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La sourate dite de la Génisse/al–baqara, parmi d’autres appellations, n’est nommée ainsi qu’en fonction d’un des récits qu’elle contient,[1] lequel avait dû interpeller les premiers commentateurs. Au-delà de cet aspect anecdotique, cette sourate majeure est l’assise, la base du Coran. Elle aborde tous les fondamentaux coraniques : La Foi ontologique/dîn, la foi personnelle/îmân des croyants quelles que soient leurs religions, le déni/kufr et l’hypocrisie/nifâq,[2] la genèse ontologique de l’Homme, l’égalité foncière et plénière de l’homme et de la femme,[3] le sens téléologique de leur existence. Elle inscrit les relations interreligieuses tant en une perspective historique que théologique, postule de la pluralité religieuse et de la non exclusive du Salut et, conséquemment, du Salut universel, véritable ontologie du respect des différences religieuses.[4] De même, elle situe la révélation du Coran dans le flux de la Révélation générale adressée à tous les hommes, pose puissamment l’abrahamisme, définit les linéaments du-proto-islam, institue la sauvegarde des droits des faibles et des démunis, prêche pour la prière et l’aumône, l’humilité et la repentance, le combat de purification de l’âme.

Si la Fâtiha est la clef de l’ouverture, la tonalité dominante du Coran, sourate « La Génisse » en sera le prolongement et s’appliquera à exposer les thématiques essentielles du discours coranique, le Message communiqué à l’Humanité par Dieu, ceci justifie la densité du texte et l’importance de son développement. L’Exégèse l’avait parfaitement perçu et, aussi, a-t-elle investi le texte avec une intensité sans équivalent, multipliant les interprétations, les avis et les sources secondaires, sa dogmatique et son apologétique. De fait, la pression exégétique s’y exerce puissamment, aussi, la prégnance de cette herméneutique millénaire requerra-t-elle de la part de l’Analyse littérale une grande énergie de déconstruction pour parvenir à identifier le sens littéral.

D’autre part, la structure de ce monument coranique est particulièrement élaborée et son établissement d’un grand intérêt quant à la détermination du sens littéral. Tout d’abord, rappelons quelques faits connus : sourate «  La Génisse » est la composition la plus longue du Coran, ses 286 versets représentant quasiment 1/10e du texte coranique.[5] Les évènements historiques contemporains du Prophète Muhammad auxquels elle fait parfois allusion indiquent que sa révélation dut avoir lieu à peu de chose près sur l’ensemble des années médinoises du Prophète.[6] Il s’en suit une grande richesse thématique qui semblerait nuire à la perception de son architecture et cette impression est majorée par plusieurs facteurs :

– Tout d’abord, le texte coranique a été transmis de manière essentiellement orale durant presque un siècle.[7] Cette oralité, toujours à l’œuvre aujourd’hui, ne permet pas réellement une approche de la composition du texte. Ceci dit, ce mode en soi, de réception holistique, a pour effet de ne pas mettre en avant un supposé aspect textuel décousu du Coran.

– Ensuite, lors des premières mises par écrit, le texte coranique a été en quelque sorte transcrit de manière linéaire et uniforme, comme un calque à l’écrit de ce que l’oral produisait. Ce fut à l’origine sous la forme de blocs de texte sans aucun repère typographique. Par suite, lorsque l’étude du Coran se développa, l’on signala par un signe, puis par un chiffre, la séparation entre les versets en fonction d’indications purement assonantiques dans la majorité des cas.[8] Rien depuis le Ve siècle de l’Hégire n’a évolué, car, probablement à l’image du rigorisme massorétique, craignit-on d’introduire trop de marqueurs non-initiaux dans le texte sacré. Aussi, la présentation traditionnelle du texte  en arabe, compacte et sans autre division ou séparation que l’articulation en sourates, ne facilite guère la perception compositionnelle du Coran.

– Enfin, l’approche exégétique classique a procédé à un découpage intensif du texte, verset par verset. Il advint de la sorte que cette sourate perdit en apparence toute cohérence structurelle au point de ne sembler être qu’un catalogue de sujets hétéroclites. Chaque verset étant alors une unité de sens indépendante, un support textuel aisément formatable, la décontextualisation maximale ainsi générée par ladite Exégèse lui a permis d’asservir le texte à ses propres présupposés.

L’Analyse littérale de cette sourate nous fournira de très nombreux exemples de cette approche exégétique classique, tout comme elle mettra en évidence l’importance pour la détermination du sens littéral de l’Analyse contextuelle, laquelle repose pleinement sur l’organisation du discours coranique et, par voie de conséquence, sur le décryptage de sa structure. Aussi, malgré sa supposée complexité, notre étude de sourate « La Génisse » montre, au contraire, qu’elle est rigoureusement organisée. Pour autant, cette construction n’obéit pas aux règles littéraires occidentales, pas plus qu’à une supposée rhétorique dite sémitique,[9] mais ici à une symétrie thématique conçue concentriquement autour d’un axe central. Nous avons observé ce phénomène pour la Fâtiḥa[10] et nous le retrouverons en maintes sourates. De fait, cet axe central de S2 présente la particularité d’exprimer numériquement[11] et textuellement[12] sa position. En effet, le groupe vs142-144 traite objectivement d’une problématique relative à une polémique quant à la direction/qibla prise lors de la prière : « Les sots parmi les gens diront : Qu’est-ce qui les détourne du côté vers lequel ils se tenaient ? […] Nous allons donc t’indiquer une direction que tu agréeras : ainsi, oriente ta face du côté du Temple sacré… » Autour de cet axe central réalisant un plan de symétrie se répartissent donc deux grandes parties. Il est ainsi manifeste que la première partie ainsi mise à jour est globalement consacrée à divers thèmes relevant des grands principes de la “théologie coranique” à visée universelle, alors que la deuxième partie sera plus spécifiquement destinée à l’Islam ou, plus exactement, au proto-islam.

Néanmoins, nous devons être conscients que l’étude structurelle des sourates peut être relativement artificielle et l’ingéniosité du chercheur peut découvrir des rapports structuraux n’existant sans doute pas dans l’intention de “l’Auteur”, il s’agit en ce cas de surinterprétations techniques qui alors peuvent prêter flanc à l’interprétation. Pour éviter cet écueil, il convient de procéder à un examen plus fin et à caractère probant. Nous avons donc constaté que la Partie I pouvait être syntaxiquement et thématiquement subdivisée en 5 chapitres et, semblablement, pour la Partie II. Plus avant, alors que tous ces chapitres sont divisés en paragraphes et que certains seulement comprennent plusieurs sous-chapitres, cette construction est retrouvée de manière remarquablement symétrique en ces deux parties.[13] De même, il est possible d’identifier des parentés thématiques symétriques, quel que soit le niveau hiérarchique,[14] l’Analyse contextuelle fera grandement recours à cette précieuse particularité. Nous avons par conséquent donné des titres aux différents paragraphes afin de mettre en évidence cette spécificité coranique. Par ailleurs, comme le schéma général ci-dessous le fera clairement apparaître, si la symétrie des divers chapitres est spéculaire, en miroir, l’organisation de leurs paragraphes est parallèle, c’est-à-dire qu’au premier paragraphe de l’un correspond le premier paragraphe de l’autre, observation essentielle quant au repérage thématique. En application, si la plupart des ouvrages de tafsîrs séquencent verset par verset ou par groupe de verset, le lecteur de notre traduction littérale notera en premier notre présentation, laquelle vise à mettre en évidence les différents niveaux organisationnels auxquels appartiennent le ou les versets étudiés qui seront de la sorte toujours analysés en fonction de leur insertion textuelle, démarche capitale pour la détermination du sens littéral.

L’on pourra se reporter ci-dessous au plan général de Sourate La Génisse. Elle est donc composée de deux parties séparées par l’axe central vs142-144. Chaque partie comporte 5 chapitres répartis de manière spéculaire, ainsi lorsque nous transcrivons en la Partie II Chapitre VI (5′), cela signifie que ce chapitre est le miroir structurellement, mais aussi thématiquement, du Chapitre V de la partie I. L’on observera qu’en conséquence le nombre de sous chapitres et de paragraphes est exactement le même pour chaque chapitre correspondant.

PARTIE I

Chapitre I                  

§ 1. De l’Écrit et de la foi, vs1-5

Chapitre II                  

§ 1. De la relation à Dieu ; vs6-16

§ 2. Des deux allégories ; vs17-20

§ 3. De l’Appel universel, vs21-25

§ 4. De l’analogie et de la foi, 26-28

Chapitre III

§ 1. De la Création du monde, v29

§ 2. D’Adam, vs30-33

§ 3. De la Tentation, vs34-36

§ 4. De l’expulsion du Jardin, vs36-39

Chapitre IV

Sous-chap.1

§ 1. De l’alliance des Fils d’Israël, vs40-46

§ 2. De l’histoire fondatrice du judaïsme, vs47-61… 

§ 3. De L’Alliance universelle, vs…61-62

§ 4. De l’infidélité cultuelle à l’Alliance, vs63-74 

Sous-chap. 2

§ 1. De la théologie du Salut, vs75-82 

§ 2. Du respect de la Communauté, vs83-86 

§ 3. De la relation à la Révélation, vs87-90 

§ 4. De la Révélation universelle, vs91-96 

Sous-chap. 3

§ 1. De l’unité de la Révélation, vs97-100 

§ 2. De la déviation de la foi, vs101-103 

§ 3. De l’unité de la Révélation, vs104-110 

Sous-chap. 4

§ 1. Du Salut universel, vs111-113 

§ 2. De l’ubiquité de Dieu, vs114-115 

§ 3. De la transcendance divine, vs116-119 

§ 4. De l’unicité de la guidée, vs120-121

Chapitre V

§ 1. Du pacte abrahamique, vs122-126 

§ 2. De l’Alliance d’Abraham, vs127-131 

§ 3. Du lignage d’Abraham, vs132-134

§ 4. Du Baptême en Dieu, vs135-141

 

Axe central : vs142-144

PARTIE II

Chapitre VI (5’)

§ 1. Du sens de l’Orientation, vs…144-148

§ 2. De la Qibla, vs… 149-152

§ 3. De l’Abnégation, vs153-162

§ 4. Unité et pluricité, vs163-167

Chapitre VII (4’)

Sous-chap. 1

§ 1. De l’Interdit et du Tabou, vs168-173

§ 2. Du Livre et de la Coutume, vs174-182

§ 3. Du Jeûne et de la piété universelle, v183

§ 4. De la fidélité cultuelle à l’Alliance, vs184-187

Sous-chap. 2

§ 1. De la quête du Salut, vs188-194

§ 2. Du respect du Pèlerinage, vs195-196

§ 3. De la spiritualité du Pèlerinage, vs197-199

§ 4. Du Pèlerinage universel, vs200-203

Sous-chap. 3

§ 1. De la conformité à la Révélation, vs204-212

§ 2. De la déviation à la Révélation, v213

§ 3. De l’unité de la Révélation, vs214-218

Sous-chap. 4

§ 1. – De la salubrité, vs219-220…

§ 2. – De la veuve et de l’orphelin, vs…220-221

§ 3. – Des rapports hommes femmes, vs222-232

§ 4. – De l’unité de la Guidée, vs233-242

Chapitre VIII (3’) 

§ 1. De la vie et de la mort, v243

§ 2. Du Pouvoir, vs246-252

§ 3. Des religions, vs253-257

§ 4. De la Résurrection, vs258-260

Chapitre IX (2’)

§ 1. De l’aumône, vs261-266

§ 2. Du don sincère, vs267-274

§ 3. De l’usure, vs275-281

§ 4. De la dette à terme, vs282-283

Chap. X (1’)

§ 1. Du credo universel, 284-285

§ 2. De l’ouverture universelle, vs286

 

 

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. vs63-73.

[2] Sur ces concepts coraniques fondamentaux, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[3] Voir : Égalité homme femme selon le Coran et en Islam.

[4] Pour ces deux sujets centraux, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam et Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[5] A titre de comparaison, S3 ne représente que 1/5e du Coran.

[6] Soit de 622 à 632. Citons le traité de Ḥudaybiya en l’an 628, la umra de compensation en 629.

[7] Voir : Quel Coran ?

[8] Ceci explique que le nombre de versets varie en fonction des Écoles traditionnelles, de 6000 à 7000 comme le rappelait Suyûṭî en son Itqân. La réforme de l’édition dite du roi Fouad Ier en 1923 n’a point modifié cette configuration compacte. Ainsi, à la différence de ce qui fut fait pour la Bible au XIIIe siècle, l’on ne clarifia pas la composition des sourates par l’établissement de chapitres et de titres thématiques. Notre recherche ne relevant pas directement de l’édition du texte, mais de l’analyse textuelle, nous n’aurons pas de difficulté à nous autoriser pour des raisons didactiques évidentes à proposer ce type de présentation.

[9] Nous pensons là aux travaux de Michel Cuypers.

[10] Cf. La Basmala.

[11] L’on note 141 versets avant le bloc central : 142-144 et 142 versets après.

[12] Textuellement, parce que le propos apparent est relatif en quelque sorte à un basculement de plan.

[13] Sur ce point, voir Analyse contextuelle. Il ne s’agit pas là d’un séquençage de nature subjective, mais d’une détermination établie à partir du repérage de certains marqueurs linguistiques signalant les changements de thématiques  ou, le plus souvent, de prépositions introductives ou vocatives, des verbes à modalités locutives, voire des locutions figées, ex. : innâ, idhâ, yâayyuhâ, qâlû, a-lam tara.

[14] Cela ne signifie pas que les paragraphes symétriques traiteront de sujets identiques, mais qu’en fonction du contexte d’insertion qui leur est spécifique ils aborderont des aspects différents ou complémentaires desdits thèmes.