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S2.V8-10

« Et, parmi les hommes, certains disent : « Nous croyons en Dieu et au Jour Dernier », mais ils ne croient pas. [8] Ils cherchent à tromper Dieu et ceux qui croient, mais ils ne dupent qu’eux-mêmes, sans en avoir conscience. [9] En leurs cœurs une maladie, alors Dieu les aggrave en maladie. Ils connaîtront un châtiment terrible pour ce qu’ils simulaient. [10] »  

Ces versets s’inscrivent dans le Chapitre II et le § 1 : De la relation à Dieu, vs6-16, chapitre en lequel le Coran développe un véritable discours de théologie générale. De ce fait, le propos est nécessairement universaliste, et par « hommes» il faut alors entendre : l’Humanité.[1] Ainsi, après avoir traité du déni de Foi/kufr aux vs6-7 est ici envisagé le cas particulier de l’hypocrisie/nifâq.

Point exégétique important, la locution clef « en leurs cœurs une maladie » ne désigne pas ici les hypocrites au sens coranique du terme munâfiqûn, mais une catégorie d’individus qui, quelles que soient leurs religions, font montre d’hypocrisie religieuse et éthique. En effet, le Coran distingue explicitement ceux qui ont « en leurs cœurs une maladie » de ceux que par ailleurs il dénomme munâfiqûn/opposants comme l’indique clairement ce verset : « Et lorsque les “hypocrites”/al–munâfiqûn et ceux qui ont au cœur une maladie dirent : Dieu et son Messager ne nous ont promis que tromperie ! »[2] 

Par ailleurs, littéralement, la locution « en leurs cœurs une maladie » indique qu’il s’agit d’une maladie précise, laquelle pourrait correspondre à ce que nous nommons hypocrisie et cette duplicité va être analysée finement en les versets à suivre. Notons que tout comme précédemment au sujet du “scellage des cœurs”, l’affirmation « alors Dieu les aggrave en maladie » ne s’entend qu’en tant que conséquence de l’hypocrisie, cela sera confirmé au v15. Il s’agit bien ici d’hommes qui feignent d’adhérer à la croyance monothéiste : « nous croyons en Dieu et au Jour dernier, mais ils ne croient pas ». Il est alors indiqué qu’« ils ne dupent qu’eux-mêmes ». Ce mensonge intérieur les amène « sans en avoir conscience »[3] à dissimuler leurs sentiments véritables : « ils cherchent à tromper Dieu et ceux qui croient ».[4] L’hypocrisie est donc une simulation : « ils connaîtront un châtiment terrible pour ce qu’ils simulèrent ».[5]

L’on notera que la désignation en ces versets des “hypocrites” passe par la mise en évidence de l’hypocrisie « la maladie du cœur » et, de la sorte, un positionnement essentiel du Coran est respecté. En effet, pour le Coran l’Humanité est divisée en deux parts : les croyants/al–mu’mînûn et les dénégateurs/al–kâfirûn, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam, S7.V172. De ce fait, l’hypocrite/al–munâfiq est du point de vue coranique un dénégateur/kâfir puisqu’à leur affirmation « nous croyons en Dieu et au Jour Dernier », il est répondu : « mais ils ne croient pas ». La particularité du dénégateur/hypocrite est, non pas l’apparence de croyant qu’il veut se donner, mais le fait qu’en agissant de la sorte il s’occulte à lui-même son déni/kufr de ce qu’il sait être vrai : la Foi ontologique, cf. lien supra. Son attitude relève donc d’un positionnement intérieur qui rend encore plus difficile par l’exercice de sa raison et de son libre arbitre de réviser sa position, d’où : « alors Dieu les aggrave en maladie ». Encore une fois, il ne s’agit pas là d’une cause, une sentence ou sanction divine, mais de la conséquence directe et profonde de l’hypocrisie.

Dr al Ajamî

 

[1] L’orientalisme souligne à tort que le pluriel hommes/an-nâs ne désigne ici que les Arabes. Si cela aurait pu être discuté pour le Coran de la période mecquoise, en ces versets médinois et en fonction du contexte d’insertion le sens est sûr, il sera explicitement confirmé au v21.

[2] S33.V12 : « وَإِذْ يَقُولُ الْمُنَافِقُونَ وَالَّذِينَ فِي قُلُوبِهِمْ مَرَضٌ مَا وَعَدَنَا اللَّهُ وَرَسُولُهُ إِلَّا غُرُورًا »

C’est avec une grande rigueur terminologique que le Coran ne qualifie de munâfiqûn qu’une catégorie active d’opposants au Prophète, opposants prétendant en apparence être musulmans et fidèles à Muhammad, ce qui ne se produisit qu’à Médine. Il aurait été possible de traduire munâfiqûn par opposants, voire : dissidents. Seul son caractère quasi historique nous fait conserver le classique « hypocrites ». Logiquement, nous ne trouvons mention des munâfiqûn que dans le Coran dit médinois, cf. : S3.V167 sq. ; S9.V101 ; S9.V67-68 ; S4.V60 sq. ; S57.V13-15 ; S63 en sa totalité, etc. Il pourrait y avoir une incertitude chronologique s’agissant de la sourate mecquoise S74, 4ème selon la chronologie traditionnelle, mais le verset en question, v31, est manifestement de style et de propos typiquement médinois.

[3] Traduction de du syntagme wa mâ yash‘urûn.

[4] Il est tout d’abord employé ici le verbe de forme III khâda‘a signifiant très exactement chercher à tromper, d’où : « Ils cherchent à tromper Dieu et ceux qui croient »,  car l’on ne peut réellement tromper Dieu. L’on notera la précision du propos coranique qui fait ensuite recours à la forme I khada‘a qui signifie tromper, leurrer, duper : « mais ils ne dupent qu’eux-mêmes ».

[5] Le contexte nous fait suivre la variante yukadhdhibûn,  le verbe kadhdhaba ayant pour sens tromper, simuler.