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S2.V11-16

 

Et qu’on leur dise : « Ne semez point la corruption sur Terre ! », ils répondent : « Nous ne sommes que vertueux ! » [11] Ne sont-ce pourtant point eux les corrupteurs, mais ils n’en ont point conscience ! [12]  Et qu’on leur dise : « Croyez comme croient les gens », ils répondent : « Croirons-nous comme ont cru les insensés ! » Ne sont-ce pourtant point eux les insensés ! mais ils ne le savent pas. [13] Et qu’ils rencontrent ceux qui croient, ils déclarent : « Nous croyons ! » Mais lorsqu’ils se retrouvent en tête-à-tête avec leurs démons, ils leur disent : « Certes, nous restons avec vous, nous ne faisions seulement que nous moquer. » [14] Dieu les tourne en dérision, les prolonge en leur révolte, ils s’aveuglent ! [15] Ceux-là ont échangé l’Égarement contre la Guidée et leur négoce n’aura été d’aucun profit, ils n’auront point été guidés. [16]  

Ces versets s’inscrivent dans le Chapitre II et le § 1 : De la relation à Dieu, vs6-16, véritable introduction à la théorie coranique théologique. Ces versets sont la suite thématique des trois précédents relatifs à l’hypocrisie et ils confirment que ceux qui ont « au cœur une maladie », v10, sont des dénégateurs/kâfirûn qui, en plus du déni de Foi/kufr, manifestent hypocritement une appartenance religieuse. La langue arabe pré-coranique n’était pas apte à des exposés conceptuels, aussi est-il présentement fait recours à un mode d’expression qui lui est familier : le dialogue imaginaire. Il n’est donc ici visé aucun personnage réel, mais ces pseudo-dialogues ont pour fonction de mettre en lumière les ressorts psychologiques de l’hypocrisie.[1] Tout d’abord, la duplicité et le mensonge intérieur générés par l’hypocrisie ont pour conséquence une tendance aux mauvais comportements : « et qu’on leur dise : Ne semez point la corruption sur Terre ». En ce cas, pour maintenir une cohérence interne l’individu dénie ses agissements et il répond : « nous ne sommes que vertueux ». Ce mécanisme de déni en cascade est inconscient : « mais ils n’en ont point conscience ». De plus, l’hypocrisie entraîne le mépris des opinions de l’autre : « croirons-nous comme ont cru les insensés », v13, et « nous ne faisions que nous moquer », v14. Le Coran postule que cette attitude réfractaire est si intimement liée au déni de Foi qu’elle relève de l’ignorance : « mais ils ne le savent pas », ignorance de soi : «  ne sont-ce pourtant point eux les insensés ». L’hypocrisie du dénégateur le pousse à se donner intérieurement des arguments fallacieux, tête-à-tête avec ses propres « démons/shayâṭîn » intérieurs, v14.  Par « démons », nous traduisons le pluriel coranique shayâṭîn, ce qui traitant de l’hypocrisie tombe sous le sens, le Coran désignant ainsi nos démons personnels, cf. S7.V27. De fait, le terme démons/shayâṭîn n’est donc pas le pluriel du singulier ash-shayṭân/le Shaytân, cf. S2.V36. Enfin, rappelons qu’en grec daimôn signifie intime inspirateur et que, in fine, selon le Coran ce sont les mauvais penchants de notre âme qui sont ainsi personnifiés.

D’autre part, le syntagme « fî ṭughyâni-him », v15, signifiant « en leur [propre] révolte »[2] renforce l’idée de démons personnels. En effet, l’hypocrisie étant un déni de la Foi/kufr doublé d’une attitude critique et séditieuse dissimulée par les habits d’une foi feinte. Cette révolte intérieure confirme qu’au verset précédent le pluriel shayâîn désignait bien les « démons » personnels. Au final, ce paragraphe aura proposé une peinture psychologique des différentes relations de l’Homme à la Foi ontologique : la foi personnelle/al–îmân du croyant, le déni/kufr du dénégateur/kâfir, l’hypocrisie/nifâq de certains dénégateurs, tableau théologique universel qui inclut tous les hommes.

Du point de vue structurel le v16 est un verset dit axial autour duquel sont parallèlement organisés les paradigmes déni et hypocrisie et, en miroir, leurs deux images allégoriques. En voici une présentation simplifiée :

a.vs 6-7 : au sujet du déni de Foi

     b. vs 8-15 : au sujet de l’hypocrisie

   Verset 16 : axe de symétrie

         a’. vs 17-18 : parabole du déni de Foi

                                                             b’. vs19-20 : parabole de l’hypocrisie

 

Nous noterons que cette approche structurelle met en évidence deux paraboles différentes, alors que l’exégèse classique lit les vs17-20 comme une seule parabole décrivant uniquement les hypocrites.

Ce verset axial reprend de manière synthétique l’antithèse entre la guidée/al–hudâ et l’égarement/aḍ–ḍalâla, l’égarement englobant manifestement le déni de Foi et l’hypocrisie précédemment évoqués. Les termes-clefs al–hudâ et aḍ–ḍalâla sont déterminés par l’article, ils ont donc valeur absolue et il convient de les rendre par « la Guidée » et « l’Égarement », la majuscule soulignant ici l’aspect conceptuel. Explicitement, ce n’est point l’absence de guidée qui mène à l’égarement, mais son abandon, et plus exactement encore, son échange : « ceux-là ont échangé ». C’est dire qu’ils ont choisi de troquer la guidée initiale, elle-même émanation directe du principe de Foi ontologique innée, contre leur propre volonté de déviation et d’égarement. L’absence de guidance : « ils n’auront point été guidés », n’est donc en ce verset, comme en bien d’autres, que la conséquence d’une opposition émanant de l’homme qui ne se laisse point guider.[3]

Enfin, nous signalerons que pour l’ensemble de ce paragraphe, une partie de l’exégèse classique a historicisé et circonstancié l’universalité de ce passage coranique. Aussi, a-t-on pu attribuer à Ibn ‘Abbâs et autres prête-noms des avis stipulant que ces versets concernaient des rabbins de Médine, ou les chefs qurayshites tués à la bataille de Badr, tel Abû Jahl, ou des munâfiqûn parmi les Aws et Khazraj, les deux principales tribus médinoises. Selon la même approche, et toujours selon Ibn ‘Abbâs ou Rabî‘ ibn Anas, l’on aurait identifié en les shayâṭîn/démons du v14 des chefs de Juifs ou d’Arabes ennemis de Muhammad. Quoi qu’il en soit de l’improductivité de cette méthodologie, ces dires, ici opposés à l’esprit et la lettre du discours théologique général donné par ce paragraphe du chapitre II, sont de plus techniquement non authentifiés.

Dr al Ajamî

 

[1] Le Coran n’aborde ici que les structures mentales et psychologiques de l’hypocrisie, il n’est donc pas fait mention des aspects bigoterie et ostentation religieuse.

[2] Le terme ṭughyân dérive de la racine ṭaghâ qui connote l’idée de dépassement, débordement. Ce terme est assez polysémique et signifie : excès, débordement, transgression, tyrannie, oppression, révolte, etc. Selon le contexte de ce paragraphe il est cohérent de retenir préférentiellement la notion de révolte, c’est-à-dire révolte contre la Foi ontologique, de fait une révolte contre soi-même.

[3] Le participe passé muhtadîn signifie aussi bien « se bien guider » que « se laisser bien guider », cela du fait que la racine hadâ dont il est dérivé suppose l’existence d’un guide que l’on suit.