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S2.V6-7

 « Certes, ceux qui dénient la Foi, il est égal pour eux que tu les avertisses ou que point tu ne les avertisses, ils ne croiront pas. [6] Dieu a apposé Son sceau sur leurs cœurs et leurs oreilles ; sur leurs regards un voile. Ils connaîtront un tourment immense. [7] »

– Après avoir défini au Chapitre I : De l’Écrit et de la foi, vs2-5, la foi de tous les croyants craignant Dieu et leur lien avec la Révélation du Coran, ce Chapitre II développe par opposition un véritable discours général articulé sur le concept théologique de Foi innée et, de son contraire : le déni de Foi ou kufr. Ce chapitre est composé de quatre paragraphes nommés en fonction de leurs thématiques : – § 1.De la relation à Dieu : vs6-16 ; – § 2. Des deux allégories : vs17-20 ; – § 3. De l’Appel universel : vs21-25 ; – § 4. De l’analogie et de la foi : vs26-28.

– Conformément au postulat coranique du « Pacte primordial »,[1] le croyant est celui qui reconnaît consciemment être porteur de la pré-conscience seigneuriale ou Foi innée et accepte volontairement Dieu comme étant son Seigneur. Cependant, les hommes, parce que dotés de raison et libre arbitre[2] peuvent dénier cet appel intérieur et « ceux qui dénient la Foi » sont ceux qui dénient avoir conscience du « Pacte primordial ». Ainsi, dans le Coran, le déni, al–kufr, apparaît-il comme l’antithèse de al–îmân, la foi, ceci est confirmé à maintes reprises, exemple : « Certes, ceux qui échangent le déni/al–kufr contre la foi/al–îmân en rien ne nuisent à Dieu, ils auront un châtiment douloureux ».[3] Le kufr ou déni est une notion centrale, le contraire de la foi n’est pas l’ignorance de la Foi et la bonne compréhension de ces nuances est fondamentale.[4] En ces conditions, l’on comprend parfaitement que « ceux qui dénient la Foi » demeurent inaccessibles à tout appel à reconnaître la Foi : « il est égal pour eux que tu les avertisses ou que point tu ne les avertisses ». Le rapport à la Foi est pour eux intrinsèquement antithétique et le ressort psychologique de leur déni/kufr, la non prise en considération de leur réalité intérieure, mène à la non-perception du déni lui-même. Le segment lâ yu’minûn ne signifie donc point « ils ne croient pas », ce qui serait une répétition pléonastique, mais bien : « ils ne croiront pas », et ce, du fait même des mécanismes constitutifs du déni, de leur déni donc. Incidemment, il est à nouveau fait allusion au Prophète Muhammad en sa fonction principale, si ce n’est unique, d’avertisseur : « que tu les avertisses », l’on comprend ici qu’il s’agit d’appeler à la foi, c’est-à-dire à la reconnaissance de la Foi. La foi/al–îmân est ainsi la reconnaissance de la seigneurialité de Dieu, l’homme admet en lui-même l’existence de la Foi innée ou pré-conscience de l’existence seigneuriale et l’accepte. Cette notion est nécessairement indépendante de la notion de religion, c’est par suite que les uns et les autres investiront cet élan essentiel en diverses formes religieuses. Est ainsi fondamentalement justifiée l’égalité des religions, ce n’est point la conformité à la religion qui sera jugée par Dieu, mais la sincérité de la foi de chacun à l’aune de ses actes pieux.  Ce thème primordial sera régulièrement rencontré en cette sourate tout comme en maints versets coraniques. Voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.

Les termes du segment « Dieu a apposé Son sceau sur leurs cœurs et leurs oreilles ; sur leurs regards est un voile », v7, sont polysémiques et cette phrase est syntaxiquement ambivalente, mais il est possible d’en déterminer le sens exact.[5] Généralement, le Coran emploie le pluriel qulûb/cœurs dans le sens sémite de siège de la raison, de l’intelligence, ex. : «… leurs cœurs furent scellés et ils ne purent comprendre »[6] ce que le français reproduit moins fidèlement. Si l’on se réfère aux mécanismes du déni, le kufr, l’on comprend que le cœur représente l’intime en lequel réside la conscience de la Foi innée et où opèrent les processus d’oblitération de cette connaissance. En ces conditions, pour assurer la cohérence interne de l’être, l’ouïe/les oreilles et la vue/les regards de l’individu deviennent insensibles à tout ce qui pourrait lui dévoiler son déni, ce qui justifie à nouveau l’affirmation précédente : « que tu les avertisses ou que point tu ne les avertisses, ils ne croiront pas ». En l’affirmation « Dieu a apposé Son sceau sur leurs cœurs », le verbe khatama[7] est au passé et l’on pourrait se demander du fait de l’indécision modale de l’arabe si les hommes sont dénégateurs du fait que Dieu scelle leur cœur ou si cette opération est consécutive à leur propre déni. Un verset y répond : « … et parce qu’ils ont dit : « Nos cœurs sont endurcis. » Non ! mais c’est bien plutôt que Dieu y avait apposé son cachet à cause de leur déni/bi-kufri-him ; et ils ne crurent pas, sauf quelques-uns ».[8] Ce n’est donc point l’action de Dieu qui est cause du déni, mais c’est le déni de la Foi qui a pour conséquence une validation a posteriori par Dieu qui appose alors « Son sceau sur leurs cœurs et leurs oreilles », image qui indique parfaitement l’oblitération résultante. Du fait même de leur déni, ils deviennent sourds aux appels intérieurs de la Foi et aveugles : « sur leurs regards est un voile » aux Signes qui les entourent.

Du point de vue théologique, ce point est capital : Dieu n’égare pas, mais guide, c’est l’homme qui soit s’égare contre Dieu soit lui demande la guidée. Ce postulat mis en lumière par l’Analyse littérale s’oppose à la théologie mise en place par l’Islam pour qui « Dieu égare qui Il veut et égare qui Il veut », tout comme « Il châtie qui Il veut et pardonne qui Il veut ». Sur l’incohérence rationnelle de ce consensus sunnite et sur le sens littéral de ces locutions coraniques célèbres, voir : Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam.

Dr al Ajamî

 

[1] Selon ce « Pacte » coraniquement défini en S7.V172, l’Humanité est dépositaire par essence d’une connaissance primordiale de l’existence seigneuriale de Dieu, connaissance constituant la Foi ontologique ou innée. Par ailleurs, ce « Pacte » est prolongé par deux autres alliances tout aussi essentielles à l’économie “théologique” du Coran : l’Alliance de la Prophétie, S3.V81, et l’Alliance du Livre, S3.V187 et S7.V169. Voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam, S7.V172

[2] Voir : Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam.

[3] S3.V177.

[4] Pour mémoire : la racine verbale kafara désigne à l’origine le fait de cacher, dissimuler, le semeur enfouissant la semence sera donc nommé kâfir, celui qui recouvre, le Coran en témoigne en S57.V20. Par extension, l’on exprima par ce verset l’idée de dissimulation d’un bienfait, kafara signifiera alors être ingrat comme en S2.V152. Concernant le sens apparent du verbe kafara dans le Coran, les lexicologues en donnent comme synonyme le verbe jahada : nier, renier. Le Coran recourt effectivement à ce terme en quelques versets, ex. : S29.V47, mais plus en tant que conséquence du déni qu’en tant que cause, nier n’est pas dénier. Aussi, le Coran emploiera-t-il spécifiquement la racine kafara avec le sens de refuser de reconnaître ce que l’on sait être vrai, c’est-à-dire : dénier. De par le « Pacte primordial de Foi » cette Foi est donc inhérente à l’homme et le kâfir sera celui qui en lui-même recouvrira, ensevelira/kafara cette Foi qu’il sait être vraie, il dénie ainsi la Foi. En conséquence, le kâfir sera dit dénégateur et il s’agit là d’un néologisme coranique. Notons que le mécanisme en jeu correspond exactement d’un point de vue psychologique à l’acte de déni. Cette notion de kufr, que nous traduirons par déni, ou mieux « déni de Foi », est spécifique à la langue arabe coranique et n’est nullement l’équivalent de l’incroyance, la mécréance, la non-croyance, l’infidélité, l’agnosticisme, l’athéisme, l’incrédulité, ou autre mécréantise. Il n’y a donc pas non plus pour le Coran de mécréants, d’incroyants, d’impies, d’incrédules, mais seulement des dénégateurs [de la Foi], sens exact du pluriel kâfirûn. Ceci explique qu’il faille entendre la locution coranique al–ladhîna kafarû par : ceux qui dénient. Lorsque cette locution n’a pas de complément, nous pouvons préciser qu’il s’agit du déni de la Foi primordiale ou innée, Foi dont la nature unique et ontologique justifie la majuscule, d’où en ce verset notre : « ceux qui dénient la Foi ».

[5] En arabe, la structure syntaxique de ce verset permet théoriquement de le lire comme nous l’avons fait ci-dessus ou bien ainsi : « Dieu a apposé un sceau sur leurs cœurs ; et il y a sur leurs oreilles et leurs regards un voile [ou un bandeau]. ». L’ambiguïté peut être levée par référence au verset suivant : « Que penses-tu d’un qui prend comme dieu sa passion ? Dieu l’a laissé s’égarer, le sachant, Il a apposé un sceau sur son ouïe et son cœur et Il a posé sur sa vue un voile. Qui donc le guidera après Dieu ? Puissiez-vous réfléchir ! », S45.V23.

[6] S9.V87.

[7] Le verbe khatama signifie sceller à l’aide d’un sceau, cacheter, et employé avec la préposition ‘alâ : apposer son sceau.

[8] S4.V155.