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S1.V4

 

v4 : « Maître du Jour de la Rétribution »

Ce verset aborde le cinquième et dernier point du credo coranique : croire au « Jour de la Rétribution » dit aussi Jour du Jugement, lequel indique le sens et la finalité de l’existence de l’Homme : « …quiconque dénie Dieu, Ses Anges, Ses Livres, Ses Messagers et le Jour Dernier, s’est perdu loin en l’égarement. »[1] Des vs2-3, il ressortait que Dieu est le « Seigneur de toute chose »,[2] mais aussi le Seigneur du serviteur-adorateur qui l’a volontairement choisi comme tel. Il est à présent mis l’accent sur d’autres aspects de cette seigneurialité justifiant que par « Maître » nous traduisions le substantif mâlik.[3] En effet, l’antique racine verbale sémite malaka évoque l’idée de tenir entre ses mains, d’où : détenir, posséder, de là les notions de gouvernance, direction, arbitrage, puissance, et, littéralement, le participe actif mâlik signifie donc : détenteur, possesseur, propriétaire, maître. Par ailleurs, les trois termes du syntagme mâliki yawmi–d–dîn sont en rapport d’annexion et c’est en réalité le complexe yawmi–d–dîn/le Jour de la Rétribution qui est possédé par Dieu.[4] Le seul verset où l’on retrouve l’emploi de mâlik confirme que l’usage coranique doit faire préférer le mot « Maître »[5] ainsi que la polysémie de ce terme en français[6] : « Dis : Ô Seigneur-Dieu ! Maître/mâlik de l’Autorité/al–mulk ![7] Tu donnes l’autorité à qui Tu veux et Tu retires l’autorité à qui Tu veux. Tu élèves qui Tu veux et Tu abaisses qui Tu veux ; en Ta main tout bien. Certes, Tu as sur toute chose pouvoir. »[8] Dans le contexte de la Fâtiḥa, il s’agira de dire que Dieu est le seul Maître du Jugement du fait même qu’en ce Jour rien ne saurait Lui être caché et que Lui seul détiendra autorité : « Le Jour où ils comparaîtront, rien d’eux ne sera dissimulé à Dieu – À qui donc l’Autorité/al mulk ce Jour ? – À Dieu l’Unique, l’Intransigeant. »[9] Il est donc attendu que Lui seul détiendra tout pouvoir : « Mais, sauras-tu ce qu’est le Jour de la Rétribution ? Jour où nulle âme ne possédera/tamliku d’une autre âme la moindre chose. Le Pouvoir ce Jour-là sera à Dieu. »[10] De ce dernier verset il ressort que Dieu sera le seul « Maître », car toutes les œuvres des hommes seront à ce moment Sa propriété, les hommes en seront en quelque sorte dépouillés, ils ne pourront ni les dissimuler ni s’arroger celles d’un autre, chaque être sera seul face à son passif : « Craignez un Jour où nulle âme ne rachètera pour une autre la moindre chose, qu’il ne sera agréé d’elle aucune intercession, que l’on n’acceptera d’elle aucune contrepartie, et qu’ils ne seront point secourus. » [11] Le Maître absolu de tout établira alors les comptes : « Ce Jour, chaque âme sera payée de ce qu’elle aura acquis. Pas d’injustice, ce Jour ; certes, Dieu est prompt aux comptes. »[12] Cette notion de reddition de comptes précise celle de « Jour de la Rétribution » et, si la dénomination yawmu–d–dîn est retrouvée à treize reprises, la définition ici du terme dîn[13] nous est contextuellement donnée par le verset suivant : « Ce Jour-là, Dieu leur versera pleinement leur juste rétribution/dîn et ils sauront que Dieu est la vérité indéniable. »[14] Tant l’aspect conceptuel qu’eschatologique du terme « Rétribution  » en ce contexte expliquent la majuscule.

Ainsi, par « Maître du Jour de la Rétribution », il s’agit de dire qu’en ce “Jour” eschatologique, Dieu, unique Maître et détenteur de la totalité des œuvres accomplies par les hommes,  rétribuera chacun en fonction du bien et du mal qu’il aura fait ici-bas : « La pesée, ce Jour-là, sera juste. Ceux dont auront été lourdes les mesures, ceux-là seront les bienheureux. Ceux dont auront été légères les mesures, ceux-là se seront perdus eux-mêmes du fait qu’à Nos Signes ils faillirent. »[15] Toute juste rétribution/dîn suppose de réaliser auparavant une évaluation exacte de l’avoir de chacun, d’où pour ce « Jour de la Rétribution » l’appellation synonyme de Jour des comptes : « Moïse dit : je me réfugie en mon Seigneur, votre Seigneur, contre tout orgueilleux qui ne croit pas au Jour des comptes. »[16] Bien entendu, ce vocabulaire comptable s’entend au sens figuré. L’image est simple, mais fortement signifiante : l’Homme après avoir accompli sa vie ici-bas et avoir été ressuscité en l’Autre, devra rendre des comptes à Son Seigneur quant à ses agissements, le bien comme le mal, et Il procédera alors aux comptes en la plus totale impartialité. Cette juste rétribution sera par conséquent non négociable : « Jour où il n’y aura ni marchandage, ni amitié, ni intercession ».[17] Tout comme les œuvres de l’Homme, la « Rétribution » sera duelle : « Quant à celui dont auront été lourdes les mesures, il aura une vie plaisante. Mais, quant à celui dont auront été légères les mesures, sa finalité sera l’abîme. Saurais-tu ce qu’il est ? – Un feu ardent ! »[18] Enfin, comme l’indique la ponctuation de notre traduction, ce verset compose en réalité grammaticalement une seule phrase avec les vs2-3 : « La Louange est à Dieu, le Seigneur des Mondes, le Tout-Miséricordieux Tout de miséricorde, Maître du Jour de la Rétribution. » Il en découle syntaxiquement que le verdict de ce Jugement sera rendu par « le Tout-Miséricordieux Tout de miséricorde ». Tous les hommes bénéficieront donc au « Jour de la Rétribution » d’une double miséricorde : la Miséricorde principielle de ar–ramân/le Tout-Miséricordieux, cf. S1.V2, et la Miséricorde universelle à l’égard de tous les croyants de ar–raîm en tant que « Tout de miséricorde », cf. S1.V3. Le verset suivant le confirme : « Dis : A qui appartient ce qui est en les cieux et sur la terre ? Dis : à Dieu, et Il s’est prescrit à Lui-même la Miséricorde et, certes, Il vous rassemblera tous au Jour de la Résurrection, point de doute à cela. Ceux qui se seront perdus eux-mêmes sont ceux qui n’auront pas cru ».[19] L’on suppose ici à juste titre que l’Homme ne saurait triompher de cette épreuve de par ses seules capacités, la Miséricorde de Dieu lui est impérativement nécessaire tout comme elle l’avait été à l’Archétype Adam/Elle.[20]

La portée téléologique de l’Homme, la raison d’être de son existence, est tout entière signifiée par le « Jour de la Rétribution  ». Ce Jour où l’Ici-bas cessera d’être existencié, Jour où l’humanité sera ressuscitée pour comparaître devant le « Maître du Jour de la Rétribution ». En la prière, à la récitation de ces mots, l’orant se remémore cette échéance sans autre secours ni recours que son Seigneur. Comme en sa prière, il sera alors debout, incliné puis prosterné, seul face au « Tout-Miséricordieux Tout de miséricorde » et aux fruits de ses actes, doux ou amers. Par ce rappel incessant, le croyant prend conscience de la grâce essentielle de la Révélation de Dieu. Par cette méditation permanente, plus encore que les perspectives eschatologiques, félicité ou infélicité, s’impose alors à l’esprit et au cœur du croyant attentif toute la rigueur éthique nécessaire pour parcourir la « Voie de rectitude », v6, et parvenir au but sans avoir été parmi ceux « qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent », v7.

Dr al Ajamî

 

[1] S4.V136.

[2] S6.V164.

[3] Nous allons constater que les attributs et fonctions que le Coran confère au Maître du Jour de la Rétribution ne sont pas assimilables à ceux d’un roi, lequel ne saurait jamais être le possesseur des œuvres de tous ses sujets, la variante de récitation malik/Roi ne peut donc être retenue. Sur la question desdites variantes, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[4] Il serait donc incorrect de traduire par : Maître au Jour de la Rétribution.

[5] L’usage de la majuscule distinctive permettra de signaler que Dieu en tout cela est le Maître par excellence. Le cas présent, le qualificatif « Maître » est nécessairement spécifique à Dieu et pris au sens absolu puisque que nul ce Jour ne pourra détenir quoique ce soit, Dieu sera donc le « seul Maître ».

[6] Le qualificatif maître connote plus de sens que les parasynonymes propriétaire, possesseur et renvoi aux notions de maîtrise, souveraineté, autorité, absoluité.

[7] Le mot mulk souvent traduit en ce type de verset par royauté ou royaume signifie aussi sans conteste autorité comme le contexte immédiat purement théologique de ce verset le confirme. Pour les divers emplois de mulk voir S2.V247-251.

[8] S3.V26.

[9] S40.V16.

[10] S82.V18-19.

[11] S2.V48. Ceci concerne l’impossibilité au Jour du Jugement de toute forme de rachat, de compensation ou d’intercession. Sur ce point capital de l’eschatologie coranique se référer aussi à S2.V254-255. De même en S6.V51 ; S6.V70 ; S7.V53 ; S26.V100 ; S32.V4 ; S99.V44. Voir : L’intercession selon le Coran et en Islam.

[12] S40.V17.

[13] Cf. Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[14] S24.V25.

[15] S7.V8-9. En ce verset, traduire le pluriel mawâzîn par balances ne fait guère sens, le terme arabe signifie aussi ce qui est déterminé par la mesure, la mesure, ici le poids. De plus, l’usage du pluriel impose ici le sens métaphorique, il ne s’agit pas d’une seule “balance divine”, mais de la mesure des œuvres de chacun.

[16] S40.V27. Remarque : là où le français utilise un pluriel « comptes », l’arabe emploie le singulier ḥisâb/compte.

[17] S2.V254.

[18] S101.V6-11.

[19] S6.V12.

[20] Cf. S2.V37.