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S1.V1

 

• v1: « Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde »

– Lors de notre étude de la basmala, nous avons employé la formulation « le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde » et, comme nous l’avions indiqué, nous préciserons à présent les raisons de cette traduction littérale différant quelque peu des standards en usage. Dans le Coran, de manière caractéristique, l’Essence divine n’est pas traduite par des verbes, car ceux-ci indiquent l’action et sont donc liés au temps. Aussi, logiquement, les noms-attributs de Dieu dans le Coran sont-ils uniquement des noms, en la Fâtiḥa : le « Tout-Miséricordieux », le « Seigneur », le « Tout Miséricorde », le « Maître ». Parallèlement, l’homme, au temps mêlé, ne s’exprimera que verbalement et nous notons en la Fâtiḥa : « adorer », « invoquer », « être guidé », ne pas « encourir réprobation », ne pas « s’égarer ». Entre la transcendance signifiée en la première partie de cette sourate et la dépendance du serviteur manifestée en la deuxième, le verset central, v5, propose un lieu de passage entre la pure unicité/at–tawḥîd d’un « Toi Seul nous adorons » et une relation concrète à cette immanence : « Toi Seul nous invoquons ». Cette construction place au cœur de la sourate, comme au cœur de la prière, deux verbes essentiels : adorer Dieu Seul et invoquer Dieu Seul.

• «  le Tout-Miséricordieux ». Nous noterons que le qualificatif ar–raḥmân/le Tout-Miséricordieux dérive de la racine raḥima qui signifie principalement faire acte de miséricorde. L’idée de miséricorde en français, tout comme le terme raḥma pour l’arabophone, englobe en réalité différents sens[1] auxquels elle confère en les attribuant essentiellement à Dieu une dimension supérieure. Depuis le XIIe siècle, la miséricorde est en théologie chrétienne la « bonté par laquelle Dieu pardonne aux hommes» et ce terme est parfaitement inscrit dans le champ sémantique du monothéisme. La miséricorde divine peut être ainsi définie à contrario : cette Miséricorde, à laquelle sied alors la majuscule, est plus que le pardon, car elle oublie la faute ; plus que l’absolution, car elle efface la réalité du péché ; plus que l’amour, car connaissant l’erreur elle l’aura ignorée ; plus que la pitié, car sans faiblesse ; plus que la bienveillance, car sans complaisance ; plus que la clémence, car sans négligence ; plus que la mansuétude, car sans condescendance. C’est donc, s’agissant de Dieu, le substantif raḥmân[2] qui a pour fonction d’exprimer cette extension et élévation du sens donné à la miséricorde. Ce n’est point un superlatif : le plus miséricordieux/al–arḥâm, mais un intensif,[3] il est ainsi préférable d’avoir recours à l’adverbe « tout », lequel connote la complétude, l’intégralité, l’extrême, en un registre plus qualitatif que quantitatif, à l’inverse de l’adverbe « très » usité par maintes traductions. Ainsi, afin que le nom obtenu signale la cohésion intrinsèque entre l’origine divine de cette Miséricorde et son intensité absolue, nous relierons cet adverbe au mot par un tiret formant alors le nom composé le « Tout-Miséricordieux », ce Nom-attribut de Dieu exprimant que la Miséricorde Lui est ontologique, immanente. Nous traduirons donc le syntagme nominal bi-smi–llâhi–r–raḥmân par : « Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux » et le sens littéral de ce segment sera : « [la révélation de cette sourate est réalisée] au nom de Dieu [en tant qu’Il est] le Tout-Miséricordieux », pour l’analyse littérale de ce verset, voir : la basmala.

• « le Tout Miséricorde ». Comme nous l’avons indiqué, ar–raḥmân était connu dès avant l’islam comme étant un “Nom” de Dieu et il est de facto uniquement utilisé en tant que tel dans le Coran, par contre ar–raḥîm/le Tout Miséricorde a le plus souvent dans le Coran fonction d’adjectif. Il est de fait majoritairement présent dans le couple adjectival non déterminé par l’article : ghafûrun raḥîmun qui selon nos conventions se traduira : Tout de pardon et Tout de miséricorde. Mais, il apparaît aussi déterminé par l’article, soit : al–ghafûru ar–raḥîmu locution où théoriquement le premier terme est un substantif, [4] un Nom-attribut de Dieu, et le deuxième pourrait être soit un nom, soit un adjectif épithète. Or, dans le Coran, ce type de couple est systématiquement introduit par une copule grammaticale alors que cela n’est jamais le cas lorsque qu’il s’agit d’une paire d’épithètes, cette systématisation permet de supposer que nous avons toujours là une suite de deux Noms-attributs, ainsi ar–raḥîm accolé à ar–raḥmân sera considéré comme un “Nom” divin. A titre de confirmation, à une occasion, l’ordre est inversé et ar–raḥîmu est alors indiscutablement un Nom-attribut de Dieu.[5] Ceci étant précisé, tout comme ar–raḥmân le nom ar–raḥîm dérive de la racine raḥima. Le schème fa‘îl sur lequel il est construit est celui des adjectifs de type participe actif, c’est-à-dire réalisant qualitativement l’action verbale et ar–raḥîm désigne donc celui qui fait miséricorde.[6] En tant que Nom-attribut de Dieu, il qualifie Celui de qui émane la Miséricorde et, si ar–raḥmân/le Tout-Miséricordieux représente l’état ontologique de la Miséricorde en Dieu, Miséricorde immanente, ar–raḥîm exprime le fait que cette Miséricorde est nécessairement émanante, graduation que nous tentons de traduire par la locution : « le Tout Miséricorde ».

– Au final, puisque ce verset est relatif à la révélation du Coran, comme nous l’avons montré en l’étude de la basmala, l’expression « Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde » se comprend comme signifiant, Dieu étant le Locuteur : « [la révélation de cette sourate est réalisée] au nom de Dieu [en tant qu’Il est] le Tout-Miséricordieux [et elle est émanation de Sa Toute-Miséricorde en tant qu’Il est] le Tout Miséricorde ». Ce constat est essentiel à la compréhension de l’éthique globale et non conditionnée de la Révélation, elle n’est point seulement placée sous l’égide de la Toute-Miséricorde divine transcendante, mais en réalise bien l’émanation, ainsi le Coran est-il « miséricorde ».[7] L’on note ici une cascade inductive : le Coran est « miséricorde à l’intention de l’humanité »,[8] transmis par le Prophète lui-même miséricordieux,[9] aux croyants donc d’être miséricordieux.

Dr al Ajamî

 

[1] D’où les nombreux parasynonymes tels que : compassion, clémence, bienveillance, mansuétude.

[2] L’on a débattu de l’origine non arabe de ce terme et il est probable que selon des variantes il soit commun à divers parlés sémites. Selon certains, ce serait l’hébreu biblique rakhum/miséricordieux, qui aurait été importé vers l’arabe. Cependant, ce mot n’est employé dans la Bible qu’en tant qu’adjectif qualifiant aussi bien Dieu que les hommes et, contrairement à ce qui se prétend, il n’a jamais la valeur d’un nom de Dieu : « Le Miséricordieux. Du reste, la présence dans la langue coranique de plusieurs dérivés régulièrement construits comme : raḥîm, marḥama, ruḥm, arḥâm raḥma, ruḥmâ’, râḥim, témoigne de manière formelle de l’arabité de la racine raḥima. L’on ne peut donc parler ici d’un emprunt coranique.

[3] Tel est le statut du schème fa‘lân ; exemple ghaḍbân en S20.V8.  Classiquement, l’on a observé avec raison que raḥîm pouvait être une qualité des créatures alors qu’aucune d’elles ne peut se parer de l’attribut ar-raḥmân. En confirmation, citons l’emploi coranique, à quatre reprises, de la locution : « Tu es le plus miséricordieux/arḥam des miséricordieux/ar-râḥimîn », S7.V15.

[4] Ceci du fait que le premier terme est déterminé par l’article et introduit par la copule « huwa » ayant fonction de verbe « être » en ces phrases nominales.

[5] Cf. S34.V2 : « …Il est le Tout Miséricorde, le Tout Pardon/wa huwa ar–raḥîmi al–ghafûr ».

[6] D’où le fait que si l’on ne peut qualifier un homme de raḥmân, il puisse cependant être dit raḥîm : miséricordieux.  Il en est ainsi du Prophète en S9.V128. 

[7] « Nous ne t’avons révélé le Livre qu’en tant que guidée et miséricorde… », S16.V64, et aussi S6.V157 ; S7.V52 ; S7.V203 ; S12.V111 ; S12.V64 ; S31.V3. Ceci vaut aussi pour toutes les révélations, ex. : la Thora : S6.V154.

[8] S21.V107.

[9] S9.V128.