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La basmala 

Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde

 

– De par sa présence en la vie des musulmans,  la basmala, terme qui désigne l’expression révélée « bi-smi–llâhi–r–raḥmâni–r–raḥîm/Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde », occupe une place à part. Elle fait ainsi sens en fonction de divers usages : formule propitiatoire, formule d’ouverture de la récitation, premier verset des sourates. De ces trois situations, nous ne retiendrons que la dernière qui seule concerne directement le Coran en tant que texte. Nous allons le démontrer, la basmala est bien un verset du Coran et doit donc être comprise en cette perspective. L’aspect spécifique de cette question explique que nous n’envisagions pas présentement la signification des termes composant cette célèbre expression, pour cela, voir : S1.V1.

– Le cas de la basmala est singulier, il s’agit de l’unique verset qui ait été comme détaché du texte coranique. Tout aussi remarquable, l’on baptisa ce verset pour mieux marquer son indépendance et on le nomma par lui-même, puisque basmala est l’acronyme à la sémite de bi-smi–llâh. Pas une exégèse, une école de lecture ou de jurisprudence qui n’ait longuement argumenté quant au statut de la basmala en la Fâtiha ou en en-tête des autres sourates et, en conséquence, les spécificités de la traduction et les enquêtes islamologiques ont à notre époque elles aussi multiplié les conjectures. Du point de vue de l’analyse littérale, la basmala, puisqu’elle figure textuellement dans le corpus coranique, en fait obligatoirement partie, indépendamment de toutes autres considérations ou spéculations. Elle est mentionnée à 113 reprises, tel l’incipit d’autant de sourates et, sans doute, mais pour partie seulement,[1] est-ce cette répétition qui généra l’impression d’une formule indépendante. Or, cette position initiale pose problème quant à l’Analyse contextuelle tout comme son emploi dans les faits de la vie courante perturbe la détermination de son Sens littéral.

– C’est donc sa 114e mention[2] en la fameuse « lettre de Salomon à la reine de Sabâ’ » [3] qui nous en fournira le sens. En ce célèbre épisode, une huppe est chargée par le prophète Salomon d’apporter une lettre à la femme qui règne sur un peuple d’adorateurs du soleil : « Elle dit : Ô Conseil ! Il m’a été lancé un noble écrit. Il provient de Salomon et il est au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde : Ne vous enorgueillissez pas à Mon encontre, et venez à Moi soumis. »[4] L’Exégèse lit ce passage comme si la locution « au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Tout-Miséricorde » était la Basmala inscrite en en-tête de cette missive[5] et que Salomon serait l’auteur et le locuteur de la phrase : « Ne vous enorgueillissez pas à mon encontre, et venez à moi soumis ». Il ordonnerait ainsi à ce peuple astrolâtre de se soumettre à son autorité et de se convertir au culte de Dieu, puisque c’est effectivement l’égarement religieux de ce peuple qui motive l’action de Salomon.[6] Cependant, cette lecture est indéfendable, car si nous considérons que les grands principes coraniques sont l’éthique commune à tous les prophètes, obtenir la conversion sous la menace ou la coercition ne peut avoir été envisagé par Salomon.[7] En effet, le Coran établit sans ambiguïté la liberté et la tolérance en la matière.[8] Aussi, conformément au postulat de non-contradiction coranique,[9] notre traduction littérale metelle en avant une autre logique de discours : la reine s’adressant à son Conseil dit que la lettre en question provient de Salomon et qu’elle est rédigée « au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Tout-Miséricorde ». Cette phrase n’est donc pas écrite sur la lettre, il ne s’agit que d’une remarque énoncée par la souveraine à destination de son entourage.[10] Par conséquent, les mots : « Ne vous enorgueillissez pas à Mon encontre, et venez à Moi soumis » – qui eux sont effectivement mentionnés sur la missive et lus par la gente Dame – sont à comprendre comme exprimant un propos de Dieu, d’où la présence des majuscules distinctives en « Mon encontre » et « à Moi soumis ». Cette lecture littérale du récit reste cohérente par rapport aux principes coraniques, et que Salomon ait pu expédier un tel message de la part de Dieu s’admet alors aisément. Il ne s’agit en rien d’une déclaration de guerre[11] et c’est Dieu qui par les mots : « Ne vous enorgueillissez pas à Mon encontre, et venez à Moi soumis » appelle à Lui ce peuple d’adorateurs du soleil. Le rôle de Salomon est alors bien ici celui d’un messager de Dieu, rasûl, et le contenu de cette lettre, risâla, est de ce point de vue là assimilable à celui d’une révélation.

– Ainsi, ce résultat de sens littéral transposé au premier verset de la Fâtiḥa et des autres sourates confirme pour le syntagme « bi-smi–llâhi » la traduction somme toute classique de : « Au nom de Dieu », mais en lui fournissant un sens plus précis : « [cet écrit est] au nom de Dieu ».[12] Ce n’est donc pas l’homme qui s’exprime en la basmala, mais Dieu,[13] le Coran est un livre où Dieu communique directement, il en est l’Énonciateur. Aussi, sachant que Dieu est le Locuteur, que chaque sourate est le résultat d’une révélation, et qu’en la formulation nominale « bi-smi–llâhi » le verbe « être » est sous-entendu,[14] la basmala, lorsqu’elle débute une sourate[15] par les mots « Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde » signifie précisément : « [ceci est la révélation faite] au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde ».

– Néanmoins, l’usage et la pression exégétique ayant isolé la basmala de tout contexte, la casuistique vint à se demander s’il s’agissait là d’un verset du Coran. Bien que la basmala figura dûment écrite en tout Coran, chaque École dut-elle, et sut-elle, apporter des hadîths à même de justifier leurs positions, textes alors fournis à l’appui des divergences d’École qui, logiquement donc, se contredisent et s’annulent, ainsi n’aurons-nous pas à les examiner.[16] Malgré l’épaisseur du dossier, la problématique peut être aisément résolue selon des modalités démonstratives d’ordre structurel et historique :

– Premièrement, d’un point de vue structurel la Fâtiha est schématiquement construite concentriquement autour de l’axe central représenté par le v5 et autour duquel se répartissent deux parties strictement symétriques. Or, l’équilibre thématique et structurel de cette construction concentrique n’est parfait que lorsque la basmala est comptée comme verset à part entière, soit le v1 :

                                                                                [v1 – v4]

                                                              {Toi seul que nous adorons

                                                                                  et/wa

                                                                Toi seul que nous invoquons} [v5]

                                                                                 [v6 – v7]

– Deuxièmement, le Coran est aussi une composition rythmique rigoureuse en laquelle chaque syllabe vaut un temps ou deux temps selon la longueur de la voyelle et, lors de la récitation, la moindre erreur à ce niveau est perceptible. Pour la Fâtiha nous dénombrons 101 syllabes réparties symétriquement autour du « wa/et » central, [v5], soit 50 pour la première partie [v1-v4] et autant pour la deuxième [v6-v7]. Comme précédemment, cette structure ne possède harmonie et équilibre que si la basmala est prise en compte.

– Troisièmement, les premiers écrits étaient scripturairement et typographiquement archaïques, ils n’étaient que des aide-mémoires et, en ce sens, ils reflétaient uniquement ce que l’oral transmettait. Or, dans les plus anciens manuscrits authentifiés à l’heure actuelle, premières décennies après le décès du calife Uthman, l’on note la présence de la basmala. En ces documents premiers elle est inscrite sur la même ligne que les versets et rien ne la distingue par l’écriture, pour les premiers scribes la basmala était donc un verset du Coran. Cette pratique perdura jusqu’au IIIe siècle alors même que se développent des modifications d’écriture de la basmala qui, sans aucun doute sous l’influence des disputations d’Écoles, amènent à l’individualiser graphiquement. Ce n’est que vers le Ve siècle que la basmala a revêtu l’aspect typographique que nous lui connaissons actuellement. L’ensemble de ces faits prouve sans difficulté que la “basmala” est le premier verset de la Fâtiha, qui en compte donc bien sept,[17] mais aussi de toutes les sourates en tête desquelles elle figure avec comme signification démontrée : « « [ceci est la révélation faite] au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde ».

Dr al Ajamî

 

[1] A cela s’ajoute le fait que la basmala est devenue une formule redondante du quotidien des musulmans.

[2] A ce sujet, une ancienne exégèse d’origine gnostique en faisait pour des raisons cabalistiques la basmala manquant à l’en-tête de S9. Elle a été reprise à l’époque contemporaine avec force démonstrations numériques basées sur le chiffre 19. La numérologie n’est pas une science, elle n’est que conventions, anagogies et spéculations arbitraires. C’est donc accessoirement que nous signalerons que l’analyse morpho-phonétique de la basmala montre qu’elle est obligatoirement constituée de 23 lettres-consonnes [21+3 alifs suscrits] et non pas 19.

[3] S27.V30. L’expression « reine de Saba » n’est pas coranique, mais biblique [1. Rois ; X : 1-13]. Le Coran ne dit point qu’elle est reine, mais qu’elle gouverne le peuple de Sabâ’, cf. S27.V22-23.

[4] S27.V29-30.

[5] L’on a soutenu que Salomon mettait ainsi en pratique une “sunna” que l’islam instituera près de 1500 ans plus tard ! Au-delà de l’anachronisme, l’on notera que cette habitude musulmane est née du fait que la basmala n’a pas été comprise comme un verset, mais comme un en-tête.

[6] Cf. S27.V23-28.

[7] Il s’agit toutefois d’une position fermement défendue par l’Exégèse, laquelle permit de justifier les politiques expansionnistes califales. En effet, le prosélytisme guerrier prêté ici à Salomon fonderait une sunna–l–anbiyâ’, une coutume des prophètes que le Prophète Muhammad aurait donc reconduite, affirmation totalement contraire à l’esprit du Coran.

[8] Nous aurons maintes occasions de vérifier ce principe majeur parfaitement illustré par l’énoncé coranique essentiel : « Point de contrainte en la foi… », S2.V256. De même voir : S4.V123-125 ; S5.V48 ; S10.V99 ; S16.V93 ; S16.V125 ; S22.V39, etc.

[9] Cf. Les cinq postulats coraniques du Sens littéral.

[10] La locution que le Coran prête à la reine de Sabâ’ est : « inna-hu min sulayman wa inna-hu bi-smi–llâhi–r–raḥmâni–r–raḥîm » ce qui se transcrit : « il est de [min] Salomon il est au [bi] nom de Dieu ». La construction symétrique de cette phrase en arabe met en saillie la différence signifiante entre les prépositions « min » et « bi ». L’emploi de « min » en opposition avec « bi » réduit les valeurs possibles théoriques qu’offrent ces deux particules et impose de comprendre le syntagme « min sulayman » comme signifiant : « [cet écrit est] de/min [la part] de Salomon » et le syntagme « bi-smi–llâhi » a alors obligatoirement pour sens : « il est au/bi nom de Dieu », c’est-à-dire « [cet écrit] est au nom de Dieu ». La traduction littérale exacte de ce passage est donc : « il [cet écrit] est de la part de Salomon et il est [fait] au nom de Dieu.

[11] Nous aurons noté que notre royale lectrice qualifie la lettre en question de noble écrit/kitâbun karîm, comment pourrait-elle désigner ainsi une quasi déclaration de guerre à son encontre !

[12] En fournissant un unique sens, cette approche analytique rend caduc l’ensemble des débats exégétiques quant aux multiples significations et vertus supposées de la basmala.

[13] Par contre, l’Exégèse a majoritairement soutenu que le locuteur de la basmala était l’homme. Cette affirmation semble reposer sur deux éléments principaux : 1- La Fâtiha étant une prière, il parut que l’homme devait seul en être le sujet parlant. 2- La basmala étant une expression utilisée abondamment au quotidien et diverses circonstances, il lui fut conféré un statut de formule propitiatoire et cela contribua à l’individualiser du corpus coranique et à imposer l’homme comme seul locuteur possible de cette phrase-verset. Selon cette conception admise par le consensus, mais sans support littéral réel, le sens proposé pour la basmala en en-tête de la Fâtiha serait donc : « Je commence [ma lecture du Coran] au nom de Dieu… » ou : « Je commence [ma lecture du Coran] par la mention du nom de Dieu… » Pareillement, le sens de la basmala employée à titre propitiatoire avant toute entreprise sera : « Je commence [cette action] au nom de Dieu… » ou : « Je commence [cette action] par la mention du nom de Dieu… »

[14] Les formulations de ce type juxtaposent divers termes et indiquent généralement le lien entre un état et une chose ou quelqu’un, ce qui est bien la fonction du verbe « être ». Ainsi, la phrase « anâ rajulun », littéralement « je un homme », signifie-t-elle : « je [suis] un homme ».

[15] Notons qu’il n’est donc pas possible que S9 puisse débuter sans ce verset marqueur.

[16] Pour mémoire, les Mâlikites soutinrent que la basmala n’était pas un verset de la Fâtiha ni d’aucune autre sourate. A l’inverse, les Shaféites défendirent l’idée que la basmala était le premier verset des 113 sourates concernées. Les Hanbalites, quant à eux, optèrent pour un modus vivendi et considérèrent la basmala comme un verset d’en-tête des sourates, mais ne faisant pas vraiment partie du Coran [sic] !

[17] Signalons une fausse résolution classique : l’École Mâlikite n’acceptant pas que la basmala soit un verset – mais admettant que la Fâtiha ait effectivement sept versets–  dut concevoir une solution illustrant parfaitement l’emprise exégétique des hommes sur le Texte. Afin de maintenir cette numération, ils coupèrent donc en deux le dernier verset de la Fâtiha en marquant l’arrêt au premier « ‘alayhim » afin d’obtenir deux versets au lieu de un : « ṣirata–l–ladhîna an‘amta ‘alayhim/Voie de ceux que Tu as gratifiés [v6] ghayri–l–maghḍûbi ‘alayhim wa lâ–ḍ–ḍâllîn/et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent [v7] ». Or, en dehors de la transmission orale, les versets ont été repérés à partir des finales, parfois rimées, mais le plus souvent en assonances. La construction de la Fâtiha est claire, chaque verset se termine par l’assonance « î » alternativement en « îm » [ex. : ar-rahîm] et en « în » [ex. : ad-dîn]. Il est évident que la césure artificielle imposée par les Mâlikites s’oppose à l’assonance régulière de la Fâtiha, cette pratique est ainsi dénuée de fondement.