Print Friendly, PDF & Email

S2.V2-5

« Ceci est L’Écrit, sans doute aucun, un guide pour les craignants-Dieu ; [2] ceux qui croient en l’Inapparent, accomplissent la prière et de ce que Nous leur avons attribué font largesse, [3] et ceux aussi qui croient en ce qui t’a été révélé et en ce qui a été révélé avant toi et qui de la Fin dernière sont convaincus ; [4] ceux-là suivent une direction de leur Seigneur, ceux-là sont les bienheureux. [5] »

– Il s’agit là d’une véritable introduction du Coran, ce qui confirme que la Fâtiha occupe en tête du Coran une place particulière, cf. Introduction à la Fâtiḥa. La dimension universaliste de ce propos introductif est manifeste, elle ne s’adresse pas qu’aux seuls musulmans et n’a aucune portée religieuse particulière. Elle définit une foi holistique basée sur la Révélation en tant que métaphénomène transreligieux, foi ici ramenée à deux vertus cardinales : la « prière » et le partage envers les plus démunis des biens que Dieu a « attribué » à chacun et dont les croyants « font largesse » pour l’Amour de Dieu et l’amour du prochain donc.

– « l’Écrit » rend ici le terme al–kitâb que l’on comprend d’ordinaire par Livre, c’est-à-dire en ce verset : le Coran. Cependant, lors de la révélation de ce verset le Coran n’avait sans doute jamais été mis par écrit et, encore moins, sous forme d’un livre. Le terme kitâb tel donc que compris par les Arabes au moment coranique signifiait uniquement : la chose écrite, c’est-à-dire l’écrit, le texte. Il faudra plus d’un siècle pour que le Coran acquière un statut et une forme de livre, de codex plus exactement. Néanmoins, ce parcours énoncé d’emblée par ce verset préliminaire n’efface en rien que le Coran fut dès l’origine un « texte oral », d’où la notion de Coran en tant que document oro-scripturaire, cf. Quel Coran ? et Le Coran.

– « les craignants-Dieu ». Si le terme coranique muttaqîn[1] est difficile de traduction, le sens en est cependant explicite. La traduction « ceux qui craignent pieusement Dieu » serait assez fidèle, phrase complète que s’essaye à éviter notre pseudo-néologisme « les craignants-Dieu ». Dans le contexte, la qualification coranique de « craignants-Dieu » est transreligieuse[2] et ne concerne pas que les seuls musulmans conformément à la vocation universaliste du Coran : « Nous ne t’avons dépêché qu’à l’intention de tous les hommes, Annonciateur et Alerteur, mais la plupart des hommes sont sans savoir. »,[3] cf. aussi à ce sujet S1.V7. Plus précisément encore, il n’est pas dit que le Coran serait l’unique guide pour tous les « craignants-Dieu », mais seulement « une direction », c’est-à-dire un guide parmi d’autres guides résultant d’autres révélations faites aux hommes.[4] Ce point précis s’explique par ce qui fait suite.

– « et ceux aussi qui croient en ce qui t’a été révélé et en ce qui a été révélé avant toi et qui de la Fin dernière sont convaincus ». Ce v4 confirme la perspective universaliste de cette introduction du Coran, car à une première définition des « craignants-Dieu » : « ceux qui croient en l’Inapparent, accomplissent la prière et de ce que Nous leur avons attribué font largesse », laquelle est en soi générale et aspécifique, fait suite une deuxième catégorie de croyants indiquée par la reprise du pronom al–ladhîna, d’où notre : « et ceux aussi ». Ces derniers ne sont pas nécessairement les seuls musulmans à qui il est demandé de croire en la révélation opérée sur Muhammad : « ce qui t’a été révélé»,[5] ainsi qu’aux révélations antérieures « en ce qui a été révélé avant toi », mais cette formulation indique de même qu’il peut s’agir de tout croyant, quelle que soit sa religion, qui tout en se référant à sa propre tradition révélée « ce qui a été révélé avant toi  » porte foi en la véracité de la révélation faite à Muhammad : « ce qui t’a été révélé ». L’universalisme de la foi en ce qu’il représente l’unité est donc parfaitement compatible avec la diversité d’expression de ladite foi, essentiel paradigme coranique envisagée en La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam. Tous ces croyants partagent aussi un autre point commun : croire en « l’Inapparent »[6] et en la « Fin dernière/al–âkhira », c’est-à-dire à la Résurrection suivie du Jour du Jugement.

Dr al Ajamî

 

[1] La racine waqâ signifie conserver, préserver, garder. La forme VIII de waqâ, dont muttaqîn est le participe actif pluriel, connote une notion de réflexivité : se prémunir contre, se garantir, craindre une chose et chercher à l’éviter, mais aussi s’agissant du rapport à Dieu : se préserver contre soi même en se prémunissant contre ses propres faiblesses, d’où la notion de piété.

[2] Par « craignants-Dieu » sont nommés tous les croyants appartenant à cette élite, et ce, sans distinction de religion, cf. par exemple : S3.V110 et suivants.  

[3] S34.V28. Sur l’universalisme coranique, voir : Les cinq postulats coraniques du Sens littéral.

[4] En effet, nous observerons que dans le texte le mot hudan, guide, n’est pas déterminé par un article. Il n’est donc pas dit que le Coran/l’Écrit, serait al–hudâ, le guide ou la guidée par excellence qui aurait pour fonction de s’imposer à l’ensemble de l’humanité.

[5] Le credo coranique comporte la foi en tous les livres/al-kutub et en tous les prophètes-messagers qui ont transmis à l’origine ces révélations. Pour la formulation du credo coranique, cf. S2.V285, S4.V136 ; S4.V162. Logiquement, il ne peut s’agir là du fait de croire conjointement à la Thora l’Évangile et le Coran par exemple, mais selon l’affinité de la foi de chacun et sa propre orientation religieuse de croire personnellement en son livre sacré tout en respectant pleinement les divers écrits sacrés et la croyance que d’autres leur portent.

[6] Le mot-concept al–ghayb que nous avons rendu par « l’Inapparent » évoque ce qui est absent, invisible, caché. Cette notion ne recouvre pas exactement ce qui est non-manifesté, mais ce qui échappe à notre perception de la réalité. Le Coran n’en donne aucune définition, et ceci se justifie peut-être du fait que seul Dieu connaisse a priori ce domaine : « Il détient les clefs de l’Inapparent/al–ghayb, nul ne les connait hors Lui… » S6.V59. Il va donc de soi que tout ce qui relève de cet « Inapparent » ne nous est accessible que par ce que le Coran en décrit, description dont on comprend dès à présent qu’elle ne peut donc être qu’en mode allégorique, seul moyen de transcrire des réalités d’un plan supérieur en des termes relevant de notre réalité propre.