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S2.V1

• La basmala : « Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux Tout Miséricorde »

Les polémiques que nous avons signalées lors de l’étude consacrée à la basmala ont amené les Écoles à innover divers procédés graphiques et, dans la Lecture Ḥafṣ que nous suivons en première intention, le premier verset numéroté n’est jamais la “basmala”, laquelle apparaît nettement détachée du corps de texte. Cependant en la Lecture Warsh, la basmala est encore liée au texte de la sourate comme dans les plus anciens corans, elle est alors en apparence intégrée au premier verset : « Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux Tout de miséricorde Alif ; Lâm ; Mîm ».Toutefois, afin de ne pas modifier l’ordre habituel de numérotation, nous avons maintenu l’usage de ces artifices. Rappelons que le Sens littéral de ce qui est malgré tout le premier verset de toute sourate s’entend comme suit : « [ceci est la révélation faite] au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, Tout Miséricorde ». Sur ce dernier point voir : La basmala et quant à la traduction littérale « le Tout-Miséricordieux, Tout Miséricorde » se reporter à S1.V1.

• v1 : « Alif ; lâm ; mîm »

Ces trois simples lettres ont fait couler beaucoup d’encre, mais en vain. L’on retrouve effectivement en-tête de 29 sourates des groupes de lettres isolées dites liminaires : al ḥurûf al fawâtiḥ, au sujet desquelles l’Exégèse classique, mais aussi moderne, a beaucoup produit. Cette abondance même signe l’échec de la démarche tout comme elle fournit une définition de l’herméneutisme : moins une chose a de sens, plus on peut lui donner de signification. Ceci étant la problématique des lettres liminaires peut être articulée rationnellement selon une triple ligne argumentaire :

1– Si ces lettres ont interpellé des générations de musulmans, l’on est en droit de penser qu’il en fut de même au temps du Prophète pour ses Compagnons et lui-même. Malgré cela, il ne nous est parvenu sur cette question aucun hadîth qui soit authentifié. Ce constat plaide en faveur du fait que la signification de ces lettres liminaires n’était pas connue du Prophète.[1]

2– Malgré une grande activité surinterprétative postérieure, il n’a jamais été donné d’explication satisfaisante tant ces différentes “lettres” échappent à toute tentative de systématisation. Aussi, est-ce fort raisonnablement que des exégètes tels Abû Bakr al Anbârî, ‘Âmir ash-Sha‘bî ou Sufian ath-Thawrî déclarèrent que le sens de ces lettres ne nous était pas accessible.

3– Supposer que ces lettres auraient tout de même une signification cachée, occulte, est en opposition avec le caractère pleinement explicite, mubîn, du Coran, un des cinq postulats coraniques du Sens littéral.[2]

Ces remarques imposent une conclusion logique : les lettres liminaires n’ont aucune signification textuelle possible. Si nous admettons que ces lettres ne peuvent délivrer un sens, se pose alors une question d’un autre ordre : comment expliquer ou justifier leur présence ?[3] Le processus de révélation permettant au « message » de Dieu de parvenir via l’Archange Gabriel au Prophète Muhammad puis d’être transmuté en son esprit selon les normes de sa propre langue, l’arabe, est nécessairement complexe et, d’autre part, les mots des langues sémitiques ont comme base structurelle les consonnes. Il n’est donc pas impossible que ces « lettres initiales » ne soient que des traces, des artéfacts de “mise en route” du process de révélation à la phase de transcription, lesquels seraient restés en la mémoire du Prophète. Ce dernier, n’ajoutant ni ne retranchant rien à ce qu’objectivement il percevait[4] les aurait alors transmises comme faisant partie intégrante de la Révélation. Il ne s’agit là bien sûr que d’une simple hypothèse basée sur une approche rationnelle du phénomène de révélation, mais elle semble trouver un soutien littéral au passage suivant : « Hâ’ ; Mîm ; [1] ‘Aîn ; Sîn ; Qâf [2] c’est ainsi que Dieu te fait révélation, et à ceux avant toi ; le Puissant, le Sage », S42.V1-3. [5]

Dr al Ajamî

 

[1] Il est régulièrement fait mention dans les tafsîrs d’un récit circonstancié où des juifs auraient tenté de connaître la durée de l’autorité du Prophète Muhammad et le terme de l’existence de la Communauté musulmane à partir d’un décodage numérique des ces trois lettres liminaires : Alif ; Lâm ; Mîm. Ce propos où intervient un dénommé Huyyay ibn Akhtab est une narration, khabar, non recensée dans les recueils de hadîths canoniques, mais elle illustre bien en l’occurrence la prégnance de la démarche kabbalistique dans le milieu exégétique musulman.

[2] Cf. Les cinq postulats coraniques du Sens littéral.

[3] C’est sous cet angle que l’islamologie s’est emparée de la question, il a donc été proposé depuis un siècle et demi de nombreuses hypothèses et l’on a ainsi supposé sans preuve que ces lettres étaient des abréviations, des séquelles de titres archaïques des sourates, des moyens mnémotechniques quant au contenu des sourates, les initiales des noms des premiers scribes du Coran, des symboles cabalistiques, etc.

[4] De manière notable, en aucune des recensions ou qira’ât connues du Coran l’on ne note de variations quant à ces « lettres liminaires ». Cela indique qu’elles s’originent bien en un phénomène constant et fidèle de transmission.

[5]  De fait, il a été observé que la plupart des sourates qui débutent par des « lettres liminaires » font directement référence à la révélation ou à la structure desdites sourates, voire du Coran.