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S1.V2

 

v2 : « La Louange est à Dieu, Seigneur des Mondes »

– « La Louange est à Dieu » : la compréhension de cette locution initiale révèle la profonde raison d’être de la prière. En effet, en de nombreux versets le Coran nous enseigne ceci : « …célèbre louange par la Louange de ton Seigneur avant le lever du Soleil et avant le coucher. », S50.V39. La prière est donc par essence un mode de louange de Dieu. Il convient de noter qu’il est ici très précisément dit en arabe sabbiḥ/célèbre louange par/bi la Louange/ḥamd de ton Seigneur/rabbi-ka. Le recours à la préposition « bi » indique qu’il ne s’agit pas d’adresser à Dieu une quelconque louange : des louanges, mais bien la Louange de Dieu, au singulier : « la Louange de ton Seigneur » celle que Dieu s’attribue comme évoqué en la Fâtiha : «  la Louange est à Dieu » d’où notre recours à la majuscule. Dans le Coran, cette « Louange/ḥamd » n’est de fait impartie qu’à Dieu. Il n’y a là dans le Coran qu’une seule fausse exception dans le Coran où est employé le verbe ḥamida/louanger et non pas le substantif ḥamd/louange, mais ceci au sujet des hommes et, en ce cas, avec une connotation négative : « Ne pense point que ceux qui se réjouissent de ce qui leur a été donné et aiment qu’on les louange/yuḥmadû pour ce qu’ils n’ont point accompli, ne pense donc point qu’ils trouveront refuge contre le Châtiment… », S3.V188. Ladite « Louange » peut donc être qualifiée de Louange universelle :  « Les sept cieux, la terre et ce qu’ils recèlent  célèbrent louange/tusabbiḥu, et rien qui ne loue/yusabbiḥu si ce n’est par Sa louange/bi-ḥamdi-hi, mais sans que vous ne compreniez leur chant de louanges/tasbîḥa-hum», S17.V44. Ainsi, prier est participer à la Louange universelle : « … loue/sabbiḥ par la Louange/bi-ḥamdi-hi de ton Seigneur avant le lever du soleil, avant son coucher, dans la nuit célèbre Sa louange/fa-sabbiḥ-hu et aux extrêmes de la prosternation. », S50.V39-40. En effet, la Louange universelle connaît deux temps privilégiés : « avant le lever du soleil » et « avant son coucher ». Ces deux temps particuliers quant à la Louange universelle sont indiqués sans aucun autre temps de prière en S20.V130 ;  S33.V42 ; S40.V55. Notons que le v40 indique un temps supplémentaire de prière et de louange propre à l’Homme : « et dans la nuit célèbre Sa louange ». L’on déduit cette spécificité de ce qu’à la mention individualisée de la prière « dans la nuit » il est répété le verbe sabbiḥ/célébrer louange, mais sans que ne soit repris le complément  « par Sa louange/bi-ḥamdi-hi ». Enfin, ces deux mouvements mystiques de louange ont dans la prière un instant préférentiel : les « extrêmes de la prosternation ». Il est ici fait allusion à ce que la prosternation symbolise et favorise l’effacement de l’ego jusqu’à ce que sous l’effet conjugué de la répétition des louanges  l’homme en prière réalise « aux extrêmes de la prosternation » la communion mystique par la Louange universelle. D’où l’importance de cet appel spirituel adressé au Prophète : « Louange/sabbiḥ donc par la Louange/bi-ḥamdi de ton Seigneur et sois au nombre de ceux qui se prosternent », S15.V98.

Ainsi, le croyant en prière, et le musulman lorsqu’il récite la Fâtiha, louangent-ils leur « Seigneur » pour tous Ses bienfaits et par la louange même que constitue leur prière, ce faisant, ils participent à leur mesure au concert de la « Louange » universelle. Ce lien particulier justifie de manière très profonde l’ouverture à l’universel du Message coranique, universalité totalement présente en « l’Ouvrante » du Coran.

– « Seigneur des Mondes ». Par « Seigneur» nous traduisons le mot rabb, la majuscule s’imposant. Ce terme est commun aux Sémites et se retrouve tant en hébreu qu’en sud-arabique, et ce, bien avant l’Islam. Chez les Arabes, il désignait le chef, sayyd, à qui l’on faisait allégeance et à qui l’on devait obéissance puis, par extension les divinités tutélaires.[1] Du point de vue linguistique, rabb est le nom d’action de la racine verbale rabba connotant en ce contexte d’usage le fait d’avoir autorité et pouvoir sur quelqu’un ou de posséder une chose,[2] tel est le cas pour Dieu et la totalité de Sa création. C’est la locution rabbi al–‘âlamîn, que nous avons traduite par « Seigneur des Mondes», qui permet de déterminer le sens que revêt le terme rabb lorsqu’il qualifie Dieu. En effet, à la question posée par Pharaon à Moïse : « Qu’est-ce donc que le seigneur des Mondes ? », Moïse de répondre :   « Le Seigneur des cieux et de la Terre et de ce qui est entre eux deux ; puissiez-vous en être convaincus ! » Face à l’incrédulité de Pharaon, Moïse ajouta : « C’est votre Seigneur, et le Seigneur de vos ancêtres premiers ». Puis, alors que Pharaon persistait en son déni, il précisa : « le Seigneur de Levant et du Couchant et de ce qui est entre eux deux ; puissiez-vous comprendre ! »[3]  De cette réponse, se déduit aisément une définition tripartite de al–‘âlamîn/les Mondes : 1– Le terme al–‘âlamîn englobe l’ensemble de la création en tant qu’entité physique, l’univers.[4]  2– Par al–‘âlamîn il faut aussi entendre l’humanité.[5] 3– Enfin, al–‘âlamîn désigne les hommes en tant qu’adorateurs.[6] Le « Seigneur » est donc Seigneur de l’Univers, Seigneur de l’Humanité et le Seigneur des hommes qui le reconnaissent en tant que tel. Ceci correspond bien à trois acceptions coraniques de al–‘âlamîn qui peut signifier : le monde créé,[7] l’humanité,[8] les hommes vis-à-vis de la foi.[9] Ainsi, selon le Coran, le terme-concept al–‘âlamîn tel que le Coran l’emploie représente la totalité des mondes matériels ou physiques, l’humanité, et l’ensemble des créatures vivantes, ce qui justifie que nous le nantissions d’une majuscule. Pour le syntagme rabb–al–‘âlamîn,[10] le pluriel al–‘âlamîn coraniquement réencodé exprime donc une pluralité, laquelle correspond aux différents sens que l’expression française « les Mondes » peut revêtir, nous le traduirons donc par : « le Seigneur des Mondes ». A cette triple définition de « Seigneur » et de « Mondes » répondent trois niveaux de signification : – Le premier est ontologique à Dieu en tant que l’ensemble de la création lui est totalement soumis « de gré ou de force »,[11] Il est là le « Seigneur de toute chose ».[12] – Le deuxième est ontologique à l’Homme, il est représenté par le Pacte primordial : « Ne suis-Je point votre Seigneur ?  Ils répondirent : Certes oui, nous en sommes témoins. »,[13]  pacte fondant la Foi en tant que phénomène inné ou intrinsèque à l’Homme, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam. – Le troisième niveau représente la foi personnelle, c’est-à-dire la reconnaissance de la Foi universelle innée : l’existence de Dieu, traduite alors par l’acceptation consciente de Dieu en tant que Seigneur, démarche individuelle qui réalise la foi/al–îmân et dont le refus conscient constitue le déni/kufr.[14] C’est en ce cas que la seigneurialité/rubûbyya qualifie le rapport de servitude volontaire à Dieu. Le croyant est alors le serviteur/‘abd de son Seigneur, état librement consenti qui s’exprime par l’adoration/‘ibâda. La foi est donc fondamentalement la reconnaissance de la seigneurialité divine, c’est-à-dire l’établissement d’une relation au Seigneur, laquelle dépasse le simple fait de croire en l’existence de Dieu.[15] Ainsi, ce verset invite-t-il le croyant à débuter sa prière par une méditation quant à son statut dans l’Univers : Dieu, ontologiquement, est « le Seigneur des Mondes » et l’Homme n’est de fait que serf en Sa seigneurie. Dieu est de ce point de vue le « Seigneur de tous les hommes ».[16] Néanmoins, l’Homme, parce que doué de conscience et de raison, peut par l’assujettissement volontaire transcender la condition servile initiale propre à toute la Création, ce à quoi l’exhorte l’Appel universel plusieurs fois lancé par le Coran : « Ô vous, Hommes ! Adorez votre Seigneur, Lui qui vous a créés ainsi que ceux qui vous ont devancés ; puissiez-vous pieusement craindre ! »[17] Notons qu’il ne peut y avoir là d’impératif, car c’est par amour de Dieu que le croyant aspire à Le prendre comme Seigneur : « Dis : Un autre que Dieu désirerais-je comme seigneur alors qu’Il est le Seigneur de toute chose !… »[18] Aussi, en choisissant personnellement le « Seigneur des Mondes » pour Seigneur, ce qu’Abraham formula ainsi : « Je m’en remets au Seigneur des Mondes »,[19] le croyant délie le joug de sa servitude pour s’élever au rang de libre vassal. Il lui rend alors hommage, il devient Son serviteur-adorateur. Puis, de par ce rapprochement, il s’abandonne pleinement à son Seigneur, mouvement exprimé par le verbe coranique aslama.[20] Enfin, cette totale rémission de soi le conduit à la proximité de son Seigneur : « …prosterne-toi, et rapproche-toi ! ».[21]

Dr al Ajamî

 

[1] À cet égard et étymologiquement, il pourrait paraître synonyme de traduire rabb par Maître, mais être maître signifie aussi être le plus important, le principal, le plus habile à ; cette hiérarchisation laisserait donc supposer que l’on puisse partager avec Dieu une même qualité, mais à un degré inférieur, ce qui, concernant Dieu, ne peut théologiquement s’admettre ou concevoir.

[2] Le rapport de propriété ainsi exprimé est archaïque : les terres, les bêtes ou les êtres ; esclaves, hommes, femmes et enfants sont indifféremment détenus sans leur consentement.

[3] S26.V23-28.

[4] Dans le Coran, le pluriel as–samâwât/les cieux, qualifie spécifiquement l’Espace. En effet, pour désigner le ciel apparent, c’est-à-dire le siège des phénomènes météorologiques [ex. : la pluie] le Coran n’a recours qu’au singulier samâ’. Ainsi, la locution figée coranique as–samâwâti wa–l–’arḍ signifie-t-elle littéralement : les cieux et la terre, car l’opposition pluriel/singulier implique qu’il s’agit là de la Terre, notre planète. À l’époque coranique, pour les Arabes le concept « planète terre » n’existait pas et le mot arḍ désignait simplement la terre, c’est-à-dire le sol sur lequel l’on marchait. Par ailleurs, dans ce contexte, le segment « et [le Seigneur] de ce qui est entre eux deux » indique la totalité des éléments physiques de la création.

[5] Puisque Moïse précise : « et le Seigneur de vos ancêtres premiers ».

[6] La croyance des Égyptiens reposait sur le devenir des hommes et le cycle solaire, ce qui justifie que Moïse ait dit : « « le Seigneur de l’orient et du couchant et de ce qui est entre eux deux ».

[7] S7.V54.

[8] Cf. S21.V107 et S3.V42 au sens de la pluralité des êtres.

[9] S29.V10.

[10] La locution rabb–al–‘âlamîn tout comme le terme al–‘âlamîn sont supposés par l’islamologie être des emprunts directs à l’hébreu ou au syriaque. Nous retrouvons effectivement une occurrence, S37.V79, où cette locution a valeur métonymique et signifie « pour tous les temps », ce qui pourrait alors sembler être un calque de l’expression hébraïque rabûn ha-‘olâmîm : le Seigneur des siècles ou le Seigneur de tous les temps, ‘ulamîm signifiant toujours et à jamais. Mais, la variété d’emploi du terme ‘âlamîn dans le Coran atteste que ce mot réellement d’origine non arabe était à l’époque de la révélation du Coran déjà bien intégré en la langue arabe. De même, la variété des prépositions grammaticales mises en jeu en les divers usages de al–‘âlamîn dans le Coran est un témoin fiable de l’arabisation d’un terme, l’on note dans les exemples que nous avons donnés : l–‘âlamîn, li-l–‘âlamîn, ‘alâ–l–‘âlamîn, ‘an-i–l–‘âlamîn, min-a–l–‘âlamîn. Signalons que la plupart des traductions oblitèrent cette richesse sémantique en traduisant systématiquement les différentes occurrences de al–‘âlamîn par une seule et même expression, généralement : les mondes ou l’univers.

[11] S3.V83.

[12] S6.V164. Son Royaume ne peut donc être partagé, et l’Homme en réalité ne possède rien. S’agissant de Dieu, c’est du fait même qu’Il est le créateur de toute chose qu’Il en est le Seigneur. Sous cet aspect, la seigneurie de Dieu, à l’inverse de celle à laquelle prétendent les hommes, ne lèse personne, elle n’entraîne pas d’injustice, de spoliation.

[13] Cf. vs6-7. Cette notion de « Pacte primordial » renvoie à S7.V172 : « Et lorsque ton Seigneur tira des Fils d’Adam, de leurs reins, leur descendance, et les appela à témoigner d’eux-mêmes : Ne suis-Je point votre Seigneur ?  Ils répondirent : Certes oui, nous en avons été témoins. Ceci afin que vous ne disiez point au Jour de la Résurrection : Vraiment, nous étions sans le savoir. »

[14] Cf. S2.V6-7.

[15] C’est la relation de seigneurialité qui caractérise le rapport de chacun à Dieu. En conséquence de quoi, si les croyants ont tous le même Dieu, ils ont en réalité tous un seigneur différent. Dieu étant hors définition, chacun établit un lien personnel avec Lui en fonction des caractéristiques qu’il confère à son Seigneur.

[16] « rabbi-n-nâs », mentionné à une unique reprise en la dernière sourate du Coran, S114.V1.

[17] S2.V21.

[18] S6.V164.

[19] S2.V131. Nous traduisons ici le verbe aslama par : « s’en remettre à », voir : Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation.

[20] Il s’agit là de la locution aslama wajha-hu li-llâh, en ce cas le verbe aslama prend le sens de s’abandonner à Dieu, car l’on ne se soumet pas à l’Essence divine [wajhi–llâh]. Voir idem : Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation.

[21] S96.V19.