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S1.V7

 

« Voie de ceux que tu as gratifiés et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent. »[1]

Le segment « et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent » est de toujours un enjeu exégétique essentiel. Deux compréhensions ici s’opposent, celle de l’Islam qui exclut du champ de la Miséricorde divine les juifs et les chrétiens et les condamne à la colère de Dieu et à l’égarement et celle mise en lumière par le Sens littéral qui ne rejette aucun croyant, quelle que soit sa religion, et que la Fâtiḥa appelle tous à une grande rigueur morale et éthique. La compréhension juste de ce message, et tout particulièrement celle du v7, est donc d’une importance primordiale quant à la vision musulmane de l’autre, le non-musulman de manière générale, l’altérité religieuse en particulier.

 

• Que dit l’Islam

De manière quasi consensuelle,[1] l’Islam voit en ce segment le rejet de toute autre religion monothéiste et, par conséquent, l’exclusive du Salut de l’âme[2] au bénéfice des seuls musulmans. La traduction standard en témoigne : « le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés. » Cette traduction, en tout point conforme à l’Exégèse classique, met avant l’existence de deux chemins. Le bon chemin, celui des musulmans que Dieu a ainsi « comblés de faveurs » et le mauvais chemin, celui de « ceux qui ont encouru » la « colère » ou de ceux qui sont des « égarés ». Selon l’Exégèse, seuls les musulmans bénéficient donc de la guidée de Dieu en la Voie de rectitude/ṣirâṭ al–mustaqîm, Voie elle-même assimilée à l’Islam, et les tenants d’autres religions sont nécessairement dans le faux. Sont ici tout particulièrement visés les juifs qui sont alors « ceux qui ont encouru la colère de Dieu » et les chrétiens qui sont « ceux qui s’égarent ».

– Cependant, cette interprétation est manifestement sans soutien littéral puisque ce verset ne fait nullement mention des juifs ou des chrétiens. Les exégètes se sont efforcés d’être plus démonstratifs. Ainsi, pour prouver que  ceux qui ont encouru la colère de Dieu sont les juifs, ils ont cité le verset suivant : « Ils ont été frappés d’avilissement, où qu’ils soient saisis, à moins d’un pacte avec Dieu ou d’un pacte avec les hommes. Ils méritèrent colère de Dieu…», S3.V112. Ce verset est censé confirmer que les juifs sont définitivement l’objet de la colère de Dieu. Or, là réside l’essentiel de la confusion entretenue par cette fausse analogie, le contexte de sens est complètement dévié. En effet, même si le contenu du v112 permettrait de penser que les « Gens du Livre » mentionnés au v110, sont de fait les seuls juifs, il ne s’agit à l’évidence que de juifs qui se sont opposés à la Révélation et ont combattu le Prophète comme cela est précisé au v110, cette spécification et cette restriction de sens sont explicitement prouvés au v113 : « Mais ils ne sont pas tous pareils ! Il est parmi les Gens du Livre une communauté droite, ils récitent les versets de Dieu aux heures de la nuit, se prosternent. »[3] Comment en ce cas prétendre que Dieu aurait condamné les juifs dans leur ensemble et pour l’éternité à subir son divin courroux ! De plus, pour valider cette proposition de l’Exégèse il aurait fallu que la « colère de Dieu » ne concernât que les juifs. Or, le Coran atteste de bien d’autres cas suscitant cette divine colère ; ainsi en S4.V93 pour ceux qui tuent intentionnellement un croyant, en S48.V6 envers les hypocrites, en S7.V71 qualifiant le peuple de Noé, en S8.V16 s’agissant des musulmans désertant le combat, etc.

– Concernant les chrétiens, il est de même affirmé que le la locution aḍ–ḍâllîn/ceux qui s’égarent les concernerait en propre. Pour ce faire, elle est systémiquement mise en rapport avec le verset suivant : « Dis : Ô Gens du Livre ! N’outrepassez point en votre religion, contraires[4] à la vérité, et ne suivez point les désirs de gens qui s’égarèrent/ḍallû auparavant, et égarèrent/aḍallû grand nombre, et s’écartèrent/ḍallû du milieu du chemin. »[5] Nous avons ici une triple répétition du verbe ḍalla, ce qui pourrait en imposer. Dans le contexte, la locution « Gens du Livre » désigne effectivement les chrétiens,  mais ceux dont il est question en « gens qui s’égarèrent» ne sont en réalité que les membres appartenant à deux sectes hérétiques[6] et non pas les chrétiens en leur ensemble. Comme précédemment, l’Exégèse généralise indûment ce qui pour le Coran n’est que l’expression d’un cas particulier. Aucun verset du Coran ne traite les chrétiens de kuffâr/dénégateurs ou de polythéistes/mushrikîn,[7] ni d’égarés/ḍâllîn. Bien au contraire, tout comme pour le judaïsme, le christianisme en ses formes canoniques est validé et, retournement littéral, ce même v77 l’atteste explicitement puisque, à le lire juste, il demande aux chrétiens de ne pas suivre les déviations extrémistes, mais de se conformer à leur religion en se maintenant au milieu du chemin religieux qui leur est spécifique,[8] le Coran a une cohérence que l’Exégèse n’a pas. Enfin, tout comme précédemment, pour que ce type d’approche analogique soit signifiante il aurait fallu que le qualificatif ḍâllîn fût l’apanage des seuls chrétiens, mais en S2.V198 il désigne des polythéistes Arabes, en S26.V20 Moïse en sa jeunesse, et en S56.V92 ou S3.V90 tout dénégateur.

– Sans doute certains exégètes ont-ils  perçu que ce type de démonstration était faible, aussi at-il été élaboré l’argument d’autorité par excellence : le hadîth exégétique.[9] À vrai dire un seul hadîth qui a été décliné en plusieurs versions plus ou moins tronquées.[10] La forme la plus fréquemment mentionnée dans les tafsîrs est réduite à l’état de citation lapidaire rapportée par Ibn Ḥibbân : selon Ady ibn Ḥâtim « Le Prophète a dit : Ceux qui ont encouru Ta colère sont les juifs et ceux qui se sont égarés sont les chrétiens. » Or, si ce hadîth a été avec constance déclaré ṣaḥîḥ/authentifié,[11] par les exégètes, ce n’est manifestement pas le cas comme l’indique l’étude de sa chaîne.[12] De plus, la nature et l’origine même du texte de ce hadîth sont très douteuses, non pas cette version tronquée, mais le texte complet fournit par Ibn Ḥanbal et selon la même chaîne de transmission.[13] L’on concevra donc aisément que sur un point théologique aussi capital que celui-ci : la disqualification définitive de deux grandes religions monothéistes, il aurait fallu que nous soyons en possession d’un avis transmis du Prophète de manière crédible. Quoi qu’il en soit de l’irrecevabilité de ce hadîth, comme l’a montré notre critique des arguments exégétiques et comme l’analyse littérale va le confirmer, le Prophète affirmerait ici ce que le Coran ne dit pas. Comment donc, oser penser que le Prophète ait pu prononcer une telle hérésie !

 

• Que dit le Coran

Nous aurons donc pu constater que l’Exégèse pour parvenir à ses fins a dû déployer de grands efforts d’interprétation et des preuves scripturaires tout aussi interprétatives que peu crédibles. Reprenons donc notre verset-clef dont voici la traduction littérale : « Voie de ceux que tu as gratifiés et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent. »[14]

– Concernant l’Analyse lexicale, nous noterons que le terme maghḍûb est le participe passé de la racine verbale ghaḍaba/se fâcher, être en colère, s’irriter, réprouver, et, employé avec la préposition ‘alâ, il signifie logiquement être l’objet d’une colère, subir un courroux. Cependant, la construction al–maghḍûbi ‘alayhim, traduite fréquemment par « ceux qui ont encouru Ta colère » est un hapax coranique à tort assimilé à une autre expression spécifique que le Coran pouvait fournir : « Dieu s’est courroucé/ghaḍiba contre eux/‘alayhim ».[15] Or, cette analogie est incorrecte, car dans le syntagme al–maghḍûbi ‘alayhim l’agent n’est manifestement pas mentionné, il est donc inexact de traduire par ceux qui ont encouru Ta Colère ou autres équivalents, en introduisant dans l’énoncé coranique le pronom personnel « Tu » dont la majuscule indique comme sujet Dieu. Comme le veut l’Exégèse, une telle approche n’a pour fonction que d’imposer au texte l’affirmation théologique postulant que les juifs encourent par définition la colère de Dieu. Il ne s’agit donc pas de la “colère de Dieu” ici importée sans argument littéral, mais nécessairement de qualifier le comportement non-éthique des croyants « gratifiés » en la Voie de rectitude/ṣirâṭ al–mustaqîm, v6, d’où notre choix pour le participe passé al–maghḍûbi nanti de l’article : « les réprouvés ». Autrement dit, conformément à la définition religieuse de ce terme : ceux qui seront condamnés par Dieu au Jour du Jugement du fait de leurs mauvais agissements. Ajoutons que rien n’indique qu’il faille rendre l’emploi nominal du participe passé al–maghḍûbi par un verbe au passé comme le fait la traduction standard et bien d’autres, ex. : « ils ont encouru », sauf à vouloir poser indûment que cet état soit déjà déterminé, comme un décret antérieur de Dieu lié à l’élection en la Voie qui protégerait de principe de la réprobation divine et de l’égarement. Au contraire, dans la perspective du Jour de la Rétribution/yawmu–d–dîn, v4, l’usage nominal de l’arabe sera au mieux rendu par le futur antérieur, d’où notre « et qui n’auront été ni les réprouvés ». Par ailleurs, pour le syntagme wa lâ–ḍ–ḍâllîn le terme aḍ-ḍâllîn est le participe actif du verbe âllâ signifiant s’écarter de la ligne droite, d’où : s’égarer. En arabe, ce type de participe traduit l’action présente et sa continuité. Là aussi, les traductions qui le rendent par « les égarés », état acquis et passé, n’ont pour d’autres intentions que celles que nous avons dénoncées ci-dessus. En réalité, sans connotation, l’emploi nominal en arabe de ces participes actifs est au mieux rendu par un verbe, d’où pour le pluriel aḍ-ḍâllîn notre « ceux qui s’égarent ».

– Concernant l’Analyse sémantique, le nom-préposition ghayr  en la locution ghayri al–marghḍûbi est déterminant. Il s’agit d’un ancien nom verbal qui lorsqu’il double une négation, ici ghayr +   en ghayri al–marghḍûbi wa lâ–ḍ–ḍâllîn correspond à l’usage en français de l’emploi de la double conjonction de coordination négative nini, le Coran en fournit un autre exemple en S4.V25 : « ni/ghayra en fornicatrices  ni/lâ en courtisanes ». En tant que nom verbal, ghayr[16] s’accorde selon les trois cas de flexion de l’arabe, en ce verset ghayra mais en notre v7 : ghayri. Or, s’il en est ainsi, c’est qu’il est ici gouverné par la préposition ‘alâ liée au pronom him/eux en ‘alayhim. De ce fait, la négation que va introduire ghayri concerne ceux/al–ladhîna qui ont été guidés en la Voie/ṣirâṭa et non pas ladite voie elle-même. Malgré cela, l’Exégèse tout comme les traductions standardisées relient ghayri à voie : « Voie de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés ». Cependant, cette interprétation laisse entendre qu’il existerait trois Voie/ṣirâṭ différentes : la Voie  droite/ṣirâṭa al–mustaqîm, la voie de ceux qui ont encouru la colère de Dieu, les juifs, et la voie des égarés, les chrétiens. Il y aurait donc deux voies/ṣirâṭ négatives, mais cette conséquence directe de cette interprétation défendue par l’Exégèse n’est pas recevable, car dans le Coran l’usage conceptuel du terme ṣirâṭ désigne la « Voie de Dieu/ṣirâṭ allâh »[17] et, de ce fait, est toujours connoté positivement, seul le chemin/as–sabîl est un terme qui coraniquement peut être connoté négativement, ex : « le chemin des corrupteurs ».[18] Aussi, la double négation ghayri +   en ghayri al–marghḍûbi wa lâ–ḍ–ḍâllîn en rapport avec ceux/al–ladhîna, c’est-à-dire ceux qui sont guidés sur la Voie/ṣirâṭa, signifie-t-elle que les croyants gratifiés en cette Voie de rectitude/ṣirâṭ al–mustaqîm seront ceux qui  « n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent ».

Le Sens littéral du v7 : «Voie de ceux que tu as gratifiés et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent » est alors explicite : il s’agit pour les croyants de demander à Dieu de les guider en la Voie de Rectitude, Voie que l’on ne peut espérer emprunter avec rigueur que de par une grâce particulière de Dieu, mais ceci implique que les bénéficiaires aient par suite un comportement qui ne génère aucune réprobation ou qui ne les égare point. En d’autres termes, cette Voie ne procure aucune élection, aucun passe-droit au Jour de la Rétribution, seule la valeur de nos actes sera prise en compte. Ce sont donc bien ceux qui cheminent en la Voie qui sont concernés par ces mots : « et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent » et non pas ceux qui en seraient écartés du fait de leur appartenance à une autre religion que l’Islam.[19]

Au final, l’invocation « Guide-nous en la Voie de la rectitude, Voie de ceux que tu as gratifiés et qui n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent », v6-7, est le véritable souffle de la Fâtiḥa établissant le lien entre la foi du croyant et sa volonté d’agir éthiquement en le monde où il vit. Le Coran l’atteste par ailleurs explicitement : « Les croyants et les croyantes, alliés les uns les autres, incitent au convenable et condamnent le blâmable. Ils accomplissent la prière et font l’aumône, ils obéissent à Dieu et à Son messager. Tels sont ceux à qui Dieu fera miséricorde. Certes, Dieu est Tout-puissant et infiniment Sage. »[20] Ici, comme en la Fâtiḥa, tous les croyants sont donc concernés et non pas seulement les musulmans. Tous les croyants ont en commun en leur cheminement de foi en la « Voie de Dieu/ṣirâṭ allâh », «Voie de rectitude/ṣirâṭa al–mustaqîm », d’implorer leur Seigneur de les garder en leur morale personnelle de toute déviation ou subversion afin d’être parmi ceux qui « n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent ».

 

Conclusion

L’Analyse littérale de ce verset aura montré que l’exégèse classique de ce verset est infondée : ce verset ne maudit pas les juifs et ne traite pas les chrétiens d’égarés. De plus, elle aura mis en lumière qu’à l’opposé de ces positions exclusivistes, de ce rejet de l’altérité religieuse[21] et de toute prétention au Salut pour les seuls musulmans,[22] ce verset enseigne que nul croyant ne bénéficie d’une élection particulière.[23] Lorsque Dieu de par sa grâce guide un croyant en la «Voie de rectitude/ṣirâṭa al–mustaqîm », quelle que soit sa religion,  il lui incombe alors d’être fidèle à cet engagement et de s’efforcer de par ses comportements à ne pas encourir réprobation et à ne pas s’égarer. La Voie, qui bien évidement n’est pas ici l’Islam-religion mais l’Islam-relation, exige donc une grande rigueur éthique, un jihâd contre son propre ego et ses propres penchants afin de progresser en la «Voie de Dieu/ṣirâṭ allâh ».

La répétition pluriquotidienne de la Fâtiḥa par le croyant en prière a donc pour objectif de le sensibiliser à cette exigence morale et éthique, à affiner sa conscience et à favoriser son ressenti de la présence divine. Aussi, en fin de récitation de cette Sourate d’ouverture et de rappel devrait-il demander pardon à Dieu pour ses fautes et ses errements et craindre son Seigneur quant à son devenir au « Jour de la Rétribution ». Lorsque l’Islam a emprunté le fait de dire « amen » au judaïsme et au christianisme et que ce faisant nous en concluons la Fâtiḥa selon la lecture exclusiviste imposée par l’Islam, nous condamnons et maudissons donc plusieurs fois par jour les juifs et les chrétiens !  Ceci, alors que la Fâtiḥa en sa signification littérale est pleinement inclusiviste, ouverte à tous les croyants, d’où son nom : l’Ouvrante/al–fâtia. En opposition et en conflit, l’interprétation voulue par l’Islam fait de la Fâtiḥa une déclaration d’exclusion et de mépris, l’Ouvrante devient ainsi la Fermeture/al–ghâliqa !

Par suite, une telle attitude cultivée et instillée par la prière marquera de son sceau la totalité de la compréhension du Coran et de nombreux versets seront alors interprétés selon un paradigme d’opposition et de rejet et non d’acceptation et d’ouverture. Qui plus est, cette volonté hégémonique de l’Islam aura occulté l’objectif hautement éducateur et spirituel de la Fâtiha puisque ceux qui « n’auront été ni les réprouvés ni ceux qui s’égarent » sont ceux qui en la « Voie » auront réussi de par la grâce de Dieu à ne jamais dévier de la droiture et de la rectitude, ceux qui auront maîtrisé et purifié leur âme de sa dérive naturelle.[24] En ce sens, l’on comprend l’importance de la répétition de ce message lors de la prière. La Fâtiḥa est « L’Ouvrante », une ouverture universelle, elle ne se conclut pas sur un anathème généralisé, une apologétique à l’image de celle que les hommes désirent, mais sur un appel à la rigueur éthique des hommes et des femmes de bonne volonté tels que Dieu l’aime et les aime.[25]

Dr al Ajamî

 

[1] SI.V7 : « صِرَاطَ الَّذِينَ أَنْعَمْتَ عَلَيْهِمْ غَيْرِ الْمَغْضُوبِ عَلَيْهِمْ وَلَا الضَّالِّينَ »

[1] En effet, en son monumental tafsîr dit « Mafâtiḥ al–ghayb » Ar-Râzî (m. 604 H.) se refusait à suivre l’interprétation classique, nous le citons : « Si l’on devait rejeter ici une religion ce serait celle des polythéistes, mushrikîn, bien pire que celle des juifs et des chrétiens… Mais ce qui vient en premier c’est que par « almaghḍûbi ‘alayhim » il faille entendre tous ceux qui fautent concernant leurs pratiques religieuses, et par « ad-–dâllîn » ceux qui fautent en leur croyance. » Selon une approche similaire, signalons que l’exégète Muhammad Rashîd Ridâ (m.1930) en son Tafsîr al –manâr disait : « Ceux qui ont encouru colère et les égarés sont ceux qui ne respectent pas les commandements propres à leur religion, qu’il s’agisse de juifs, de chrétiens ou de musulmans. » Même approche pour Sayyd Qoṭb en Fî ẓilâl al–qur’ân, exégète que l’on ne peut pourtant pas suspecter de sympathies judéo-chrétiennes ou pro-occidentales.

[2] Voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[3] Pour l’analyse littérale de ce verset et de son contexte, voir :  La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam.

[4] Le nom-préposition ghayr est ici à l’accusatif [ghayra], il ne marque donc pas l’exception, mais l’opposition. Il est en lien avec « Gens du Livre » d’où nôtre : « contraires à », ceci justifie que nous l’ayons accordé au pluriel. Rappelons qu’au demeurant le collectif qawm, gens, régit soit un pluriel soit un singulier.

[5] S5.V77. Signalons que traduire « sawâ’i–s–sabîl » par droit chemin ou chemin droit, tout comme certains ont traduit aṣ–ṣirâṭ al mustaqîm est volontairement ou non entretenir une confusion de sens, et ce, alors même qu’aucune de ces deux expressions ne peut avoir cette signification.

[6] Le v72 de cette sourate, S5, condamne effectivement le monophysisme et le v73 les Priscilliens. Ces deux sectes ont été jugées hérétiques lors des conciles de Chalcédoine 451 pour la première et de Nicée en 325 pour la seconde. Elles étaient encore présentes à l’époque de la révélation du Coran en certaines tribus arabes “christianisées”.

[7] Ces deux qualificatifs sont employés aux vs72 et 73, mais concernent bien évidemment les membres de ces hérésies.

[8] Tout comme pour le judaïsme de très nombreux versets attestent de cette reconnaissance interreligieuse, cf. par exemple : S3.V55 ; S5.V47 ; S5.V82 ; S4.V171 ; S57.V27.

[9] Pour la critique de ce type d’arguments, voir : Intertextualité, critique des sources exégétiques.

[10] Elles sont rapportées par Ibn Hibbân et Tirmidhî [élève de Ibn Ḥanbal].

[11] Il en est ainsi dans maints tafsîrs, mais aussi parmi les spécialistes contemporains comme al Albânî en son « Sahîh sunan at-Tirmidhî ». Les critères d’authentification ne relèvent pas que d’une science exacte et bien des appréciations restent soumises aux intentions des auteurs qu’elles soient théologiques, dogmatiques, juridiques ou idéologiques. De fait, Al Albâni, tout comme auparavant Ibn Taymyya en ses « Majmu’ al fatâwa », se contente simplement de valider l’avis très marginal de Ibn Ḥibbân concernant la validité de ce hadîth.

[12] La recension de référence que nous avons donnée est d’Ibn Ḥibbân, dont voici l’isnâd/chaîne de transmission : Muhammad ibn ‘Abdu–r–raḥmân  as–Sâmyy m’a transmis que Ahmad ibn Ḥanbal avait dit : Muhammad ibn Ja‘far m’a rapporté que Shu‘bata lui avait rapporté qu’il avait entendu Sammâk ibn Ḥarb dire qu’il avait entendu ‘Abbâd ibn Ḥubaysh rapporter que ‘Ady ibn Ḥâtim avait dit.  En effet, selon l’isnâd, ce hadîth est parvenu indirectement à Ibn Ḥibbân selon Ibn Ḥanbal, mais cette version brève n’existe pas chez Ibn Ḥanbal. Ceci prouve que ce hadîth est en réalité une citation extraite du seul hadîth rapporté par Ibn Ḥanbal mentionnant cette exégèse. Il en est de même pour la recension de Tirmidhî. Par ailleurs, l’on note en l’isnâd la présence de ‘Abbâd ibn Ḥubaysh, c’est lui qui dit détenir les informations de ‘Ady ibn Ḥâtim, l’interlocuteur supposé du Prophète en ce hadîth. Or, ce Ibn Ḥubaysh n’est pas reconnu fiable par les spécialistes de la critique du Hadîth, ceci explique que l’on ne retrouve aucun hadîth qu’il aurait transmis chez al Bukhârî, Muslim et Ibn Khuzayma, les trois autorités de référence en matière de critère de sélection des transmetteurs. Seul Ibn Ḥibbân déclare que ‘Abbâd ibn Ḥubaysh serait un transmetteur fiable. Cependant, il est de notoriété qu’Ibn Ḥibbân était parfois trop souple quant à ses critères d’acceptation des transmetteurs et il est étrange qu’ayant réalisé sa compilation de hadîths près d’un siècle après Bukhârî ou Muslim il ait pu authentifier un hadîth qui aurait échappé à ces deux grands sur un sujet aussi sensible. De plus, ‘Abbâd ibn Ḥubaysh n’aurait transmis que ce seul hadîth, car, de fait, il ne figure en aucun recueil en tant que rapporteur impliqué en la transmission d’autres hadîths ! Pareillement, il nous faudrait admettre que ‘Ady ibn Ḥâtim n’aurait transmis lui aussi cette information essentielle qu’à une unique reprise et à ce seul et unique ‘Abbâd ibn Ḥubaysh. Plus encore, le dénommé ‘Abbâd ibn Ḥubaysh n’aurait ensuite transmis cette information qu’à une seule personne, Sammâk ibn Ḥarb ! Enfin, citons, la conclusion du grand critique de hadîth contemporain Shu‘ayb al Arna’ûṭ qui a déclaré à propos de ce hadîth : « Seul Sammâk ibn Ḥarb a rapporté de ‘Abbâd ibn Ḥubaysh et nul n’a jugé ce personnage digne de confiance en dehors de Ibn Ḥibbân. » Au final, ce hadîth est un récit aḥâd/uni-individuel, c’est-à-dire rapporté selon une seule chaîne de transmission, mais qui plus est de bas grade puisque ce caractère uni-individuel est retrouvé au niveau des trois premiers maillons de la chaîne de transmission : ‘Ady ibn Ḥâtim est le seul à connaître cette exégèse, il l’aurait transmis au seul ‘Abbâd ibn Ḥubaysh, personnage dont nous ne serait parvenu que ce seul hadîth et qui ne serait reconnu fiable que par le seul Ibn Ḥibbân, et ‘Abbâd aurait alors transmis cet unique propos au seul Sammâk ibn Ḥarb. Ce hadîth est donc triplement singulier et parfaitement étranger aux critères solides de transmission des hadîths.

[13] En effet, ce texte est assez confus et si nous ne pouvons en présenter l’étude complète en ces quelques pages, nous en donnerons tout de même quelques éléments de critique. Ainsi, Ady ibn Ḥâtim, celui qui aurait conversé sur le sens de ces deux versets de la Fâtiḥa n’était pas chrétien, contrairement à ce que l’on affirme couramment afin de sous-entendre le fait qu’il se soit intéressé à ce sujet, mais il était un rakussyy, secte ni chrétienne ni sabéenne [cf. hadîth n°19273 in : Musnad Ibn Ḥanbal]. Il n’était pas non plus un homme de religion et n’avait aucune vocation théologique et les quelques hadîths que nous avons de lui sont principalement relatifs à la chasse, sa véritable passion. Le texte de la version complète de ce hadîth est constitué de cinq parties que l’on retrouve en divers hadîths, parfois nantis d’autres isnâds, et ici maladroitement raccordés, de nombreuses lacunes littérales, imprécisions ou indécisions en témoignent. La partie centrale raconte la conversion de ‘Ady entre les mains du Prophète, vers la fin de l’apostolat du Prophète en l’an 9 ou 10 de l’hégire, avant d’enchaîner sur un propos eschatologique connu en d’autres hadîths. Entre les deux, est insérée la fameuse sentence : « Ceux qui ont encouru Ta colère sont les juifs et ceux qui se sont égarés sont les chrétiens », sans que l’on sache au juste qui la prononce puisque le sujet du verbe dire n’y est pas précisé. Or, nous disposons par ailleurs du récit complet de la conversion de ‘Ady lui-même [Ibn Ḥanbal n°19273] et elle ne fait pas mention de cette exégèse à brûle-pourpoint. Tout se passe donc comme si cette sentence exégétique avait été interpolée lors de l’opération de “montage” de ce texte décousu et disparate. Ces éléments confirment ce que l’étude de la transmission avait déjà établi : les données transmises quant à l’exégèse de ce verset par le biais de ce “hadîth” sont fortement défectueuses et ne peuvent être validées.

[14] SI.V7 : « صِرَاطَ الَّذِينَ أَنْعَمْتَ عَلَيْهِمْ غَيْرِ الْمَغْضُوبِ عَلَيْهِمْ وَلَا الضَّالِّينَ »

[15] S48.V6.

[16] Le nom-outil ghayr possède deux types de fonctions : soit il marque l’exception ou l’opposition et signifie alors autre que, différent de, sauf, etc., soit il exprime une notion de dissemblance et signifie alors ni, sans, point, non, etc.

[17] S42.V53.

[18] S7.V142.

[19] Signalons que cette lecture fait partie de celles validées par Tabari, az–Zamakhsharî et d’autres, mais non retenue par eux du fait de leur participation à l’apologétique exclusiviste musulmane.

[20] S9.V71 :

 وَالْمُؤْمِنُونَ وَالْمُؤْمِنَاتُ بَعْضُهُمْ أَوْلِيَاءُ بَعْضٍ يَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنْكَرِ وَيُقِيمُونَ الصَّلَاةَ وَيُؤْتُونَ الزَّكَاةَ وَيُطِيعُونَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ أُولَئِكَ سَيَرْحَمُهُمُ اللَّهُ إِنَّ اللَّهَ عَزِيزٌ حَكِيمٌ

Contextuellement, ce verset vaut pour tous les croyants et par « Son messager » l’on entend le prophète propre à chacune de leur religion.

[21] Sur ce point, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.

[22] Sur ce point, voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[23] Sur ce point, voir : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam.

[24] cf. S91.V7-10.

[25] Voir : L’Amour de Dieu selon le Coran et en Islam, l’Amour universel.