Print Friendly, PDF & Email

S1.V6

 

« Guide-nous en la Voie de rectitude  »[1]

 

– D’un point de vue conceptuel, aṣ–ṣirâṭ/la Voie,[2] est un méta-concept néologique spécifiquement coranique. Il dépasse la notion de dîn/voie tel que les Arabes l’entendaient en son temps : la coutume, la tradition religieuse, la voie des ancêtres. Il ne s’agit pas pour autant de la voie/dîn qui serait la meilleure des voies, mais de la Voie par excellence, l’essence de toutes les voies d’expression de la foi. Conséquemment, il ne s’agit pas d’un concept religieux, du reste rien en la Fâtiha n’est religieux, tout relève de la foi. Bien des commentateurs exigent que Voie signifie ici l’Islam en tant que religion : l’Islam-religion, mais ils n’ont pour preuve que leur volonté de disqualifier toute autre religion que la leur, voir S1.V7. À l’opposé, la Voie en ce contexte participe de l’Islam-relation. [3]

– La « Voie de rectitude » est la voie éthique par excellence, concept apte à être vrai et applicable en tout temps et tous lieux. Elle est au nom de la relation au « Seigneur des mondes », v2,  une ligne de conduite toute de comportement moral et intellectuel, une école d’exigence. Cette « Voie de rectitude » représente la verticalité[4] du lien à Dieu, et sa nature pleinement éthique l’universalise. La Fâtiha a ainsi exprimé par cette demande essentielle de guidée éthique la plénitude de sa dimension et de sa portée universelle. Telle est la « Voie de rectitude » qui, de toute évidence, est celle de Dieu : « Certes [Muhammad par le biais de la Révélation] tu guides bien vers une voie de rectitude, la Voie de Dieu [ṣirâṭa–llâh] Lui qui détient ce qui est en les cieux et ce qui est sur Terre ; n’est-ce point vers Dieu que toutes choses se dirigent ! »[5] L’expression « Voie de Dieu » ne peut signifier qu’il s’agirait de la Voie parcourue par Dieu, mais bien que cette « Voie » représente l’éthique voulue par Dieu pour l’Homme et que le croyant s’efforce de suivre,[6] elle indique aussi la « Voie » qui même à Dieu. Ainsi, par ce verset : « Guide-nous en la Voie de rectitude », la Fâtiha invite-t-elle tous les croyants en la perspective du « Jour de la Rétribution », v4, à invoquer Dieu tout au long du parcours du serviteur-adorateur vers son Seigneur, car le croyant sait que : « …Dieu est le Guide en la Voie de Rectitude de ceux qui croient ».[7] Cette prière, de par son objet même, ne peut être l’exclusive d’une communauté religieuse particulière, elle s’adresse à tous les hommes de foi, elle est ouverture absolue : l’Ouvrante.  De manière évidente, la Guidée est la seule demande du croyant en cette sourate, sa moelle intime, son secret, le croyant sait que Dieu guide sans nul doute celui qui désire être guidé par Lui, Il est « Celui qui guide qui veut ».[8]

Dr al Ajamî

 

[1] S1.V6 : « اهْدِنَا الصِّرَاطَ الْمُسْتَقِيمَ »

[2] Le mot ṣirâṭ, arabisé dès avant la Révélation, provient du latin strata, les voies romaines qui parcouraient le Moyen-Orient, et, de ce fait ,exprime des nuances par rapport aux termes arabes existants. Il indique ainsi la largeur et la ligne droite, ce qui lui vaut dans le Coran d’être utilisé essentiellement au sens figuré. Il n’apparaît de fait dans le Coran qu’au singulier, comme une forme figée. Par ailleurs, spécifiant les emplois et le sens de ṣirâṭa, nous pouvons observer que le Coran exploite en d’autres perspectives le champ sémantique de la langue arabe principalement concrète. Ainsi, trouvons-nous sabîl : chemin fréquenté, route, allée ; ṭarîq : piste plus ou moins large battue par les pas, sentier ; najd : voie aplanie située sur un plateau, une draille ; shir‘a : chemin en ligne droite ; ‘aqaba : montée abrupte ; minhâj : chemin bien tracé, route.

[3] Sur le concept Islam-relation versus Islam-religion : Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation et Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion.

[4] Le participe actif adjectivé mustaqîm est obtenu à partir de la forme X de la racine qâma qui exprime les notions suivantes : se dresser, se lever, se tenir droit, se diriger droit, être droit, être bien constitué, estimer à sa juste valeur, l’idée dominante est la verticalité alliée à une droiture de comportement, d’où rectitude. Du fait même que le mot ṣirâṭ/Voie indique le fait d’être droit dans un plan horizontal, mustaqîm doit connoter préférentiellement la notion de verticalité, celle qui convient à la rigueur et la noblesse éthique, nuance qui nous a fait opter pour l’emploi de « rectitude » en lieu et place de son para-synonyme droiture. Le terme rectitude évoque en français la qualité, ou valeur, éthique, intellectuelle ou morale, d’une personne droite, c’est à la fois se tenir droit, être ferme en ses comportements, et être droit moralement, l’image d’un homme droit sur une voie droite, double verticalité.

[5] S42.V52-53.

[6] C’est aussi en ce sens que se comprend l’expression équivalente de S11.V56.

[7] S22.V54 « إِنَّ اللَّهَ لَهَادِ الَّذِينَ آَمَنُوا إِلَى صِرَاطٍ مُسْتَقِيمٍ …»

L’inverse est mentionné : « Certes, ceux qui ne croient pas en l’Au-delà de la Voie s’écartent. », S23.V74, sauf qu’en ce cas ce n’est point Dieu qui les en écarte, mais eux qui de par leur choix s’en écartent.

[8] En d’autres termes « Dieu guide qui veut [être guidé]», il s’agit de la locution « allâhu yahdî man yashâ’ ». Notons qu’il n’y aurait guère de sens à demander à Dieu de nous guider si nous admettions en conformité avec la théologie classique que cette même locution signifiait « Dieu guide qui Il veut », sauf à considérer qu’ainsi totalement tributaire de l’arbitraire divin le croyant soit ballotté entre crainte [d’être égaré par Dieu] et espoir [d’être par Lui guidé si tel est Son bon vouloir]. En toute logique, sa relation à Dieu ne serait alors qu’incertitude et angoisse. Concernant notre compréhension littérale de ce type de locution, voir : Destin et Libre arbitre.