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S2.V244-245 : « Combattez pour la cause de Dieu ; sachez que Dieu entend et sait parfaitement. [244] À celui qui consentira à Dieu un beau prêt, Il le lui doublera et redoublera maintes fois. Dieu saisi et relâche, et vers Lui vous retournez. [245] »

– Ces versets ont été compris comme une incitation au jihâd faite aux musulmans, mais il n’y a aucune raison textuelle ou structurelle à ce qu’un tel appel soit inséré au sein de ce paragraphe ou de ce chapitre. Le verset précédent, v243, enseigne que la « grâce »  de Dieu permet le renversement des situations, mais que pour autant ce sont les hommes qui sont les acteurs de l’Histoire, aussi est-il à présent précisé qu’ils doivent se mobiliser pour vaincre l’oppression : « combattez pour la cause de Dieu »[1] et ne désespérez pas de Son aide et de Sa « grâce », car Il est celui qui « entend et sait parfaitement ». C’est ce rapport actif aux évènements qui relie l’Homme à Dieu, et le croyant sera « celui qui accordera à Dieu un beau prêt » par son nécessaire engagement, les sacrifices auxquels il consentira. Il puisera cette force en une certitude relevant purement de la foi : avec l’aide de Dieu tout est possible et, dans l’adversité, il ne faut jamais se résigner et renoncer à changer l’ordre des choses, ceux qui vont triompher des Philistins l’exprimeront ainsi : « que de fois une troupe peu nombreuse triompha d’une troupe plus imposante, Dieu l’ayant permis ! Dieu, certes, est avec ceux qui persévèrent », v249. La promesse que Dieu « doublera et redoublera maintes fois » le prêt consenti concerne un remboursement en l’Au-delà, le sens du mot « prêt »,[2] l’amplification proposée et le rappel de la finalité : « vers Lui vous retournez »[3] plaident en ce sens.[4] Pareillement, la locution « Dieu saisit et relâche, et vers Lui vous retournez » n’est pas relative à la distribution de la récompense, comme un certain simplisme l’a soutenu, mais, dans le contexte, est en lien avec l’alternance des heurs et des malheurs : « …« ces journées-là Nous les faisons alterner entre les hommes », S3.V140. Par ailleurs, l’on ne peut exclure totalement que l’expression « Dieu saisi et relâche » puisse aussi signifier que seul Dieu fait vivre et mourir : Il saisit/yaqbiḍu la vie, et seul Lui est maître de la mort : Il relâche/yabsuṭu son étreinte sur les âmes.[5] Nous verrons que vie et mort forment le cœur méditatif de ce chapitre.

– L’Exégèse a su ici déconstruire ce qu’elle avait elle-même surconstruit hors contexte au verset précédent, S2.V243, ceci afin d’inscrire ces versets au nombre de ceux qui, selon elle, prônent aux musulmans le jihâd comme un devoir essentiel. Nous avons montré qu’en ce verset le sens contextuel de la locution « combattez pour la cause de Dieu » était différent. Ce glissement de sens illustre parfaitement la stratégie exégétique en la matière et confirme une évolution historique capitale : le combat pour la cause de Dieu/fî sabîli–llâh, expression coranique correspondant à de multiples situations et niveaux de signification, deviendra par la contrainte des pouvoirs et la pression exégétique l’argument révélé justifiant une organisation systématisée de la conquête de territoires et de butins. Ce “jihâd permanent” n’est pas coranique, mais nous rencontrerons fréquemment ce type de distorsions au service de la politique impériale islamique. C’est ainsi que la théologie engendra lors de son union avec le pouvoir terrestre les guerres de religion, fruits empoisonnés de la fleur théologique, car il n’y pas de guerres de religion sans théologie de guerre, cf. v253.

Dr al Ajamî

[1] La locution fî sabîli–llâhi signifie et se traduit selon les contextes : « chemin de Dieu » au sens propre ; « Chemin de Dieu » au sens figuré en contexte de jihâd spirituel ; « en vue de Dieu » en contexte de jihâd éthique ; « cause de Dieu » en contexte de jihâd armé.

[2] Le terme qarḍ traduit par prêt connote le fait de lâcher prise sur ce que l’on possède et notamment sa vie. Ceci implique que le « prêt » en question peut aller jusqu’à donner sa vie.

[3] La locution « vers Lui vous retournez » est au présent, car cette remarque indique que notre vie et notre mort appartiennent à Dieu et que, depuis notre apparition à l’existence nous sommes en chemin de retour vers Lui, cheminants itinérants.

[4] Notons que selon le Coran Dieu ne rend jamais à l’identique le bien : « qui apporte un bien en aura dix fois autant », alors, qu’en toute équité « qui apporte un mal en sera rétribué à l’équivalent », S6.V160. Par comparaison, l’on en déduit que l’expression « Il le lui doublera et redoublera maintes fois » ne s’entend pas au sens arithmétique.

[5] C’est Dieu qui vivre et mourir. D’autres versets coraniques reprennent sous divers aspects cette approche métaphysique, citons : S33.V13-16 ; S4.V78 ; S3.V168. Signalons que les deux nom-verbaux qabḍ/saisie, contraction, et basṭ/relâchement, dilatation, tirés des deux verbes de ce verset ont été investis par le vocabulaire technique mystique pour illustrer différentes phases de l’accomplissement spirituel. C’est à partir des verbes de ce même verset que les deux “Noms de Dieu” al–Qâbiḍ et al–Bâsiṭ ont été construits, pour autant ils ne sont pas coraniques.