Print Friendly, PDF & Email

S2.V230 : « Et, s’il l’a répudiée, elle ne lui sera plus permise ultérieurement dès lors qu’elle aura pris autre époux que lui. Mais, si elle n’avait été que répudiée, alors point d’empêchement pour eux à ce qu’ils reviennent ensemble s’ils pensent pouvoir respecter les préceptes de Dieu. Telles sont les limites établies par Dieu, Il les explicite à ceux qui s’instruisent. »

– Notre traduction diffère radicalement des classiques, mais elle est parfaitement littérale et justifiée, l’examen de la lecture exégétique classique le confirmera. Ceci étant, le verset précédent, v229, a envisagé la démarche validant la répudiation, laquelle ne peut être effective que lorsqu’elle est prononcée pour la deuxième fois, c’est-à-dire à la fin du délai de viduité ou ‘idda, la première fois correspondant à la décision initiale, celle qui avait entraîné l’observance du délai, cf. v228-229. Donc, toutes ces modalités mises en œuvre, « s’il l’a répudiée », la séparation de corps est définitive, les liens du mariage sont définitivement rompus. La répudiée est alors libre de se remarier et, « dès lors qu’elle aura pris autre époux que lui »,[1] il est stipulé que celui qui l’avait répudié ne pourra plus « ultérieurement »[2] prétendre à un remariage, la reprendre ou l’épouser, la répudiée « ne lui sera plus permise ». Cette précision indique en creux que les Arabes avaient l’habitude contraire et qu’ils gardaient comme un droit de propriété sur les femmes, même lorsque répudiées elles avaient pris ailleurs époux.[3] Il n’est pas exclu que cela vise aussi la pratique de la polyandrie.[4]  Les vs231-232 montreront que la décision coranique avait suscité des oppositions. Par contre, « si elle n’avait été que répudiée », autrement dit si elle ne s’était pas remariée entre-temps, alors « point d’empêchement pour eux à ce qu’ils reviennent ensemble » dans le cas où « ils pensent pouvoir respecter les préceptes de Dieu ».[5] Nous noterons l’expression verbale spécifique : « ils reviennent ensemble/yatarâjâ‘â », formulation qui ne suppose pas l’idée de remariage, ce qui a pour fonction d’indiquer que ce « retour » est possible sans qu’ils aient à se remarier, c’est-à-dire principalement sans qu’il y ait nouvelle dotation nuptiale.[6] Conformément à l’esprit de ce paragraphe, cette mesure de simplification vise à favoriser la réconciliation entre les époux. Le Coran en ce verset réduit encore les droits que s’octroyaient les hommes sur les femmes, il restitue ainsi à la femme sa dignité et au couple sa valeur tout en prenant en charge avec beaucoup de rigueur et de subtilité les faiblesses de l’âme humaine et la complexité des relations entre ses deux versants : l’homme et la femme.

– L’Exégèse de ce verset, quant à elle, n’a guère tenu compte de la dignité de la femme en proposant une étrange jurisprudence. En effet, le segment introductif : « et, s’il l’a répudiée/fa-in ṭallaqa-hâ » a été systématiquement commenté comme signifiant : « s’il l’a répudié une troisième fois », curieuse interprétation d’un texte qui ne comporte ni le mot « trois » ni le mot « fois » ! Néanmoins, ce tour de passe-passe exégétique a été rendu possible par la non moins subjective lecture de l’introduction du v229 : aṭ–ṭalâqu marratân : « la répudiation est permise pour seulement deux fois »,[7] les deux segments fonctionnant alors en système : si l’on ne peut répudier selon les règles que deux fois la même épouse, alors il est interdit de le faire une troisième. Ainsi, le v230 envisagerait-il la procédure spécifique à cette “troisième répudiation” et la première partie du verset se lirait-elle comme suit : si le mari répudie une troisième fois sa femme, alors il ne lui sera permis de la ré-épouser que si celle-ci a entre-temps épousé un autre homme et que par la suite ce dernier l’aura à son tour répudiée. Telles sont bien les étonnantes dispositions prévues par le Droit musulman. Nous avons démontré que les deux segments clefs cités ci-dessus avaient une tout autre signification, ce qui en soi rend parfaitement improbable la surinterprétation de ces deux versets produite par l’exégèse juridico-exégétique[8] et pose que la « troisième répudiation » est tout aussi fictive que les « deux premières ». À la lettre comme à l’analyse, le texte coranique ne statue ni sur deux ni sur trois répudiations, mais établit seulement les règles concernant cette pratique sans envisager leur nombre. L’on ne sait si dans l’esprit des législateurs il s’agissait uniquement de dissuader les musulmans de jouer avec la répudiation ou si, au contraire, ils firent en sorte que ce verset puisse offrir une possibilité d’étendre le droit de répudier au-delà de deux fois, limitation qu’ils avaient cru eux-mêmes devoir légiférer à partir au v229 ? Toujours est-il que, manifestement, leur interprétation est une contre-mesure inspirée directement de la Thora[9] et que, tout comme ils l’avaient fait pour les pratiques sexuelles durant les règles,[10] les doctes du Droit des musulmans ne semblaient guère disposés à accepter des restrictions à l’exercice du pouvoir de l’homme sur la femme, droit qu’ils considèrent comme naturel et que la talmudisation de l’Islam permet de rétablir. Par ailleurs, la marchandisation de la femme induite par cette fiction exégétique est immorale, voire indécente, le Coran ne saurait en être tenu responsable. Outre les arguments que nous avons déjà apportés contre cette hypothèse de lecture surinterprétative, il convient d’observer que le segment  « alors point d’empêchement pour eux à ce qu’ils reviennent ensemble »[11] pose alors problème, car, littéralement, nous devrions comprendre qu’après que la femme ait consommé le mariage[12] avec un autre homme et ait été répudiée par lui, son premier mari pourrait reprendre avec elle une vie conjugale sans avoir à la réépouser légalement, ce qui selon le Droit lui-même est impossible ! Cette contradiction suffit à infirmer la lecture imposée à ce verset par l’Exégèse et à confirmer celle que l’analyse a opérée, puisque il est évident que « si elle n’avait été que répudiée » et qu’elle n’ait pas encore épousé un autre homme, « alors point d’empêchement pour eux à ce qu’ils reviennent ensemble » à ce stade. On le constate à nouveau, l’ensemble des dispositions coraniques vis-à-vis de la répudiation concourt à favoriser au maximum la réconciliation entre les époux et à protéger les épouses lorsqu’elles sont réellement répudiées. Ceci sera confirmé aux versets qui suivent.

Dr al Ajamî

[1] Rappelons que la préposition ḥattâ a diverses fonctions et, ici, l’Exégèse lui a donné le sens de jusqu’à ce que, tant que, d’où l’énoncé juridique bien connu formulé comme suit par la traduction standard : « alors elle ne lui sera plus licite tant qu’elle n’aura pas épousé un autre ». Or, nous démontrerons au chapitre Exégèse que cette signification est irrecevable. Notre traduction : « dès lors/ḥattâ qu’elle aura pris autre époux que lui » est tout aussi littérale, mais confère une autre valeur à ladite préposition, ce qui indique une ligne de sens bien différente de celle que l’Exégèse soutient, cf.

[2] L’on constatera que la locution adverbiale min ba‘du/ultérieurement n’est en général pas traduite. Ceci trahit le fait que lorsque l’on donne au segment ḥattâ tankiḥa le sens de jusqu’à ce qu’elle épouse, etc., cette locution ne fait pas en arabe véritablement sens, elle est donc gommée des commentaires et traductions. Notre lecture, par contre, la justifie pleinement.

[3] Exactement comme le propriétaire d’un cheptel garde un droit de reprise sur une de ses bêtes qui aurait rejoint un autre troupeau.

[4] La polyandrie est attestée en Arabie pré-coranique. Pour autant, il serait faux de la considérer comme un paradoxe à visée égalitaire au sein d’une société polygame et fortement patriarcale. Bien au contraire, il s’agit d’une expression du mépris de la femme en ce type de société : la femme de plusieurs hommes n’est l’épouse d’aucun, mais la jouissance de tous.

[5] « respecter les préceptes de Dieu », à la différence de l’emploi de la même expression au v229, il n’y a pas ici d’antécédents directs, l’on est alors en droit de supposer que lesdits préceptes sont ceux qui régissent la vie de couple.

[6] Nous constaterons que le cas où il adviendrait que la femme ait divorcé de son remariage et veuille se remarier avec son premier époux n’est donc pas expressément mentionné par le Coran puisque nous avons montré que le v230 ne traitait pas de ce sujet. Toutefois, rien ne venant en aucune manière l’interdire, cette situation est assimilable à une situation normale : deux individus libres souhaitant se marier ensemble.

[7] En réalité, le sens proposé par l’Exégèse est erroné et notre analyse lui donne pour signification « la répudiation doit être redoublée », en d’autres termes, la répudiation doit être prononcée une deuxième fois à l’issue de la période de viduité. En effet, il a été affirmé que le syntagme aṭ–ṭalâqu marratân était de construction similaire à celui de S67.V4 : irji‘ al–baṣara karratayn compris comme signifiant porte-y ton regard par deux fois. Mais, en ce verset, le terme karratayn, duel de karra/fois, est au cas indirect et a fonction de complément de manière, alors qu’en notre verset marratân, le duel de marra/fois, est au cas direct. Syntaxiquement, il s’agit alors d’un complément circonstanciel d’état/ḥâl qualifiant la manière d’être du sujet. Donc aṭ-ṭalâqu/la répudiation doit être marratayn/deux fois, c’est-à-dire nécessairement redoublée, l’on pourrait traduire par : la répudiation se fait en deux fois. En d’autres termes, la répudiation pour être valide doit être prononcée à deux reprises, la première est suivie du délai de viduité, la seconde sera énoncée à la fin dudit délai, c’est cette déclaration à deux reprises qui certifiera la répudiation. Ceci est ailleurs explicitement spécifié : « …quant vous répudiez les femmes, répudiez-les après leur délai de viduité/‘idda] et respectez bien cette période… », S65.V1. Le délai de viduité correspond aux « trois cycles » de v228. Ce n’était point là l’usage des Arabes qui répudiaient sur-le-champ ni celui retenu par le Droit musulman qui pensa légitime de saisir cette occasion textuelle pour limiter à deux le nombre de fois où l’homme a le droit de répudier sa femme.

[8] Rappelons que ces positions juridico-exégétiques ont généré toute une casuistique : la répudiation deux fois est-elle en deux fois successives, deux fois en tout, deux fois en une ? Idem pour la troisième répudiation, etc. Nombreux avis et nombreux débats, chacun ayant suscité les hadîths d’appuis lui étant nécessaire. La lecture que l’analyse a mise à jour nous dispense de la discussion de ses sources para-coraniques.

[9] Deutéronome : XXIV ; 1-4, interdit à un homme de réépouser la femme qu’il a répudiée dès lors qu’entre-temps elle se sera remariée, et ce, du fait qu’elle aura été souillée (sic) par cette union.

[10] Durant les règles le judaïsme prescrit en effet un éloignement physique complet des femmes, cf. vs222-223.

[11] Nous avons souligné lors de l’analyse que le segment « ils reviennent ensemble/yatarâjâ‘â » indiquait un retour à la vie conjugale sans qu’il y ait remariage, ce qui dans la lecture que nous avons faite de ce verset est parfaitement compréhensible, mais ne fait absolument pas sens selon celle proposée par l’exégèse.

[12] Selon le Droit, il faut effectivement que le mariage soit consommé pour que le mari puisse réépouser la répudiée de second mariage. C’est bien ce que l’on dut faire préciser par un hadîth dûment authentifié tant il est probable que la situation engendrée par cette jurisprudence imprudemment imputée au Coran n’était pas moralement acceptable par tous. L’on s’empressa donc de mettre au point des remariages arrangés ou blancs pour pouvoir reprendre la répudiée sans qu’elle eût à subir les honneurs, ou les outrages, d’un autre homme.