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S2.V229 : « La répudiation doit être redoublée, c’est alors soit maintien avec convenance soit libération avec largesse, mais il ne vous est pas alors permis de reprendre quoi que ce soit de ce que vous leur aviez donné. Excepté si les deux craignent de ne pouvoir respecter les préceptes de Dieu, alors, si vous craignez qu’ils ne puissent tous deux respecter les préceptes de Dieu, il n’y aura point de tort pour les deux pour ce qu’elle en aura racheté. Telles sont les limites de Dieu, ne les transgressez pas, et qui outrepasse les limites de Dieu… ceux-là sont les injustes. »

– C’est à la fin de la période de viduité, ‘idda, de « trois cycles », v228, que la répudiation sera définitivement prononcée ou non. Nous sommes donc dans le cas de figure où il n’y a pas eu de grossesse déclarée durant cette période d’observation, la conduite à tenir en ce cas de grossesse ayant été envisagée au verset précédent, à savoir : ou annulation de l’intention de répudiation et reprise de la vie conjugale ou prise en charge de la mère jusqu’à l’accouchement si la répudiation avait été malgré tout maintenue.

Ceci étant, il est à présent indiqué qu’en ces deux cas est fixée une règle de validation de la répudiation : « la répudiation doit être redoublée », en d’autres termes, la répudiation doit être prononcée une deuxième fois à l’issue de la période de viduité,[1] ce qui est ailleurs explicitement spécifié : « …quand vous répudiez les femmes, répudiez-les après leur délai de viduité/‘idda et respectez bien cette période… »[2] Alors, si le mari annule sa décision, c’est « maintien » des liens conjugaux « avec convenance »[3] et, dans le cas où le répudieur reste sur sa position, c’est « libération avec largesse ». Autrement dit, si l’homme rend sa liberté[4] à la femme il doit la pourvoir généreusement.[5] Ceci n’était sans doute pas dans les mœurs, comme le confirmera le v231, et cette mesure mettait à mal la facilité avec laquelle les Arabes répudiaient les femmes sans dédommagement aucun, cette mesure avait donc pour objectif d’amener ces hommes à réfléchir avant que de congédier leurs épouses. Plus encore, le Coran donne à la répudiée le droit de conserver l’intégralité des biens qui constituaient sa dotation nuptiale[6] : « et il ne vous est pas permis de reprendre quoi que ce soit de ce que vous leur aviez donné ». L’expression « ce que vous leur aviez donné » qualifie effectivement ladite dotation comme l’indique la lecture croisée du v237 et de S4.V19-24. Là encore, les Arabes n’avaient pas pour habitude de restituer le douaire nuptial, et cette mesure dut poser problème, puisque S4.V19 témoigne de tentatives de contournement de la règle révélée par les musulmans, cf. Puis, la réserve « excepté si » envisage une dérogation concernant logiquement ce qui vient d’être édicté : la « libération avec largesse » et l’obligation de ne rien « reprendre » du douaire nuptial en cas de répudiation avérée. Ces deux points sont par conséquent ceux évoqués sous l’appellation de « préceptes de Dieu ». Mais, comme il va être précisé que la répudiée pourra se « libérer » en cédant une part de ce qui visiblement lui appartient, il est cohérent de penser que l’exemption prévue ici s’applique au douaire nuptial.[7] Donc, « si les deux craignent de ne pouvoir respecter les préceptes de Dieu », c’est-à-dire de finaliser la répudiation par la conservation de la totalité de son douaire nuptial par la répudiée, et si cela est confirmé par des témoins : « et si vous craignez qu’ils ne puissent tous deux respecter les préceptes de Dieu »,[8] il est alors possible que la répudiée concède tout ou partie de son douaire au répudieur sans qu’il y ait « de tort pour les deux pour ce qu’elle en aura racheté »[9] et que la répudiation soit malgré tout effective. Cette mesure est pragmatique, bien souvent le douaire nuptial était constitué de têtes de bétail et, quelques années plus tard, il ne restait en général plus grand-chose du cheptel initial. De même, en fonction des circonstances de la rude vie au désert, rendre à la répudiée la totalité de son douaire, qui parfois était très élevé, pouvait mettre en péril le fragile équilibre de la « tente » du répudieur. Nous noterons, qu’à l’inverse, avant cette stipulation coranique, la répudiation pouvait être un moyen de renforcer la richesse du répudieur qui ainsi s’accaparait des biens de la répudiée et se débarrassait d’une bouche à nourrir. Il est donc juste que « les deux » puissent en concertation moduler la restitution du douaire nuptial afin que nul ne soit mis en difficulté ou lésé. En conclusion, il est dit de l’ensemble des prescriptions et de leurs aménagements qui viennent d’être édictés au vs226-229 : « telles sont les limites établies par Dieu » et, du fait même que ces directives contredisent fortement le recours à la répudiation tel que les Arabes en usaient et en abusaient, il est précisé : « ne les transgressez pas, et qui outrepasse les limites de Dieu, ceux-là sont les injustes[10] ». La présence de nombreux versets de rappel, nous avons cité les principaux, montre que la critique sociale du Coran eut des difficultés à se faire entendre.

– L’Exégèse a commis trois contresens en ce verset, ce qui lui a permis d’en modifier considérablement la portée et d’en égarer d’autant le sens. Premièrement, elle a affirmé que le segment aṭ-ṭalâqu marratân : « la répudiation doit être redoublée », signifiait : « la répudiation est permise pour seulement deux fois », voire pour la traduction standard le curieux « Le divorce est permis pour seulement deux fois  », limitant ainsi à deux fois la possibilité de répudier normalement la même épouse,[11] nous verrons au v230 l’origine et l’intention de cette initiative. Deuxièmement, le segment tasrîḥ bi-iḥsânin dont le sens est :« libération avec largesse », cf. note 4, a été réduit à une expression anodine et sans conséquence financière pour le répudieur : « libération avec gentillesse » comme le concrétise la traduction standard. Troisièmement, le segment « point de tort pour les deux pour ce qu’elle en aura racheté » a été interprété au service d’une création juridique dénommée le khul‘.[12]Il s’agit de la possibilité donnée par le Droit musulman à l’épouse de résilier unilatéralement le mariage, mais moyennant alors une compensation financière. Ce segment aurait alors voulu dire : « point de tort pour les deux à ce que la femme rachète sa liberté avec quelque bien ». Le verbe iftadâ, ici employé, signifiant payer la rançon pour racheter quelqu’un, il suffit de considérer la femme comme prisonnière ou esclave de son mari et maître pour que de fait elle ait à racheter sa liberté. Il s’agit bien là de l’expression d’une vision patriarcale archaïque à laquelle le texte coranique a été asservi. Mais, cette interprétation ne serait contextuellement envisageable que s’il était posé en introduction que « la répudiation ne peut avoir lieu que deux fois », la suite du verset envisagerait ainsi une autre catégorie de rupture des liens maritaux. Or, nous avons montré que cette lecture était parfaitement incorrecte et que l’ensemble du verset constituait une suite logique concernant diverses modalités et régulations apportées à la répudiation dont le segment «  point de tort pour les deux pour ce qu’elle en aura racheté » faisait partie. Le sens est alors : les deux, le répudieur et la répudiée, peuvent se mettre d’accord sur le fait qu’elle peut lui céder, lui racheter en quelque sorte, une part de son douaire dans le cas où sa restitution pourrait avoir de fâcheuses conséquences matérielles pour lui. Bien qu’actuellement le khul‘ soit présenté comme le droit au divorce de la femme, cette règle est en réalité immorale et parfaitement déséquilibrée, elle fait de l’épouse une esclave devant racheter sa liberté et, si cette jurisprudence est un progrès par rapport aux législations juives ou chrétiennes, elle ne s’inscrit guère dans l’éthique du Coran et représente une régression eut égard aux perspectives coraniques. En effet, après avoir édicté en ce chapitre une série de mesures d’urgence afin de protéger les femmes de l’abus de pouvoir par répudiation, nous verrons qu’en S4.V35 ; S4.V128-130 ; S65.V2, le Coran proposera une voie de résolution des conflits conjugaux tout à fait compatible ave l’élaboration d’un divorce civil donnant aux hommes et aux femmes des droits identiques.[13] Il est symptomatique que le Droit musulman cite ces mêmes versets comme concernant le khul‘, verrouillant ainsi du point de vue herméneutique ses propres constructions. S’ajoute à cela de nombreux hadîths mettant en scène des cas de khul‘ du temps du Prophète. Ces hadîths n’ayant aucun rapport avec le sens vrai de ces versets, il nous faut en déduire qu’ils sont purement fictifs et forgés uniquement au service du Droit, fût-ce contre le Coran, nous ne les discuterons donc pas. Mais, ceci nous renseigne sur les intentions des uns et des autres, le khul‘, bien que sévèrement amendé par la suite[14] et présenté comme un droit des femmes, renforce en réalité la prédominance de la répudiation comme seule forme de rupture du lien marital en puissance, mais, surtout, escamote de facto le droit au divorce civil que le Coran offrait aux femmes, droit sans compensation financière et parfaitement symétrique à celui de l’homme, vision jugée bien peu conforme aux mentalités des juristes et des exégètes. Dans les faits, l’homme musulman, grâce au Droit de même nom, aura sauvegardé toutes les prérogatives patriarcales d’avant la Révélation, sauf à se voir limité à deux répudiations par épouses et à ne pouvoir garder mainmise sur leur douaire.

Dr al Ajamî

[1] Notre traduction diffère de celle des commentateurs et de leurs traducteurs, lesquels transcrivent ainsi : « la répudiation est permise deux fois », ce que le texte ne dit absolument pas. En effet, il a été affirmé que le syntagme aṭ–ṭalâqu marratân était similaire à celui de S67.V4 : irji‘ al baṣara karratayn compris comme signifiant porte-y ton regard par deux fois. Mais, en ce verset, le terme karratayn, duel de karra/fois, est au cas indirect et a fonction de complément de manière, alors qu’en notre verset, marratân, le duel de marra/fois, est au cas direct. Syntaxiquement, il s’agit alors d’un complément circonstanciel d’état ou ḥâl qualifiant la manière d’être du sujet, ici aṭ-ṭalâqu/la répudiation, laquelle doit donc être marratayn/deux fois, c’est-à-dire nécessairement redoublée, l’on pourrait traduire par : la répudiation se fait en deux fois. En d’autres termes, la répudiation pour être valide doit être prononcée à deux reprises, la première est suivie du délai de viduité, la seconde sera énoncée à la fin dudit délai, c’est cette déclaration à deux reprises qui certifiera la répudiation. Ce n’était point là l’usage des Arabes qui répudiaient sur-le-champ ni celui retenu par le Droit musulman qui pensa légitime de saisir cette occasion textuelle pour limiter à deux le nombre de fois où l’homme a le droit de répudier sa femme, cf. Exégèse. Ceci ne sera pas sans conséquence sur la lecture du v230.

[2] S65.V1. Le délai de viduité correspond aux « trois cycles » de v228.

[3] Cf. v231.

[4] Tel est bien le sens de la forme II sarraḥa dont le nom verbal tasrîḥ désigne le fait de laisser le troupeau paître librement. Conformément aux mentalités de l’époque, la femme était quasi propriété de l’homme, comme ses troupeaux, le très célèbre “Discours du Pèlerinage de l’adieu” attribué artificieusement au Prophète nous le rappelle sans détour : « …vos femmes sont prisonnières chez vous, elles ne possèdent rien […] traitez-les bien ».

[5] « bi-iḥsânin », le terme iḥsân veut dire bienfait, bienfaisance, d’où dans le contexte notre largessegénérosités faites à la répudiée. L’Exégèse ne l’entendra pas ainsi, cf.

[6] Il s’agit des biens remis à la fiancée par le prétendant afin d’officialiser le mariage, en arabe le ṣadâq. Le terme dot n’est pas correct, puisqu’il désigne ce que jusqu’au XIXe siècle la famille de la fiancée devait donner au futur époux. Par contre, la locution dotation nuptiale, anciennement donatio ante nuptias, est l’exact équivalent de ce don tel que le Coran l’a redéfini. Par ailleurs, le mot douaire n’est pas aussi incorrect qu’on le prétend, puisqu’en dehors de la dotation de la veuve, ou douaire de veuvage, il qualifiait aussi l’usage du don nuptial ou marital à présent tombé en désuétude en Occident, nous emploierons donc la locution douaire d’obligation, mais aussi celle de douaire nuptial. Signalons que l’usage juridique musulman actuel privilégie l’emploi du mot mahr, mais ce n’est point sans intention que l’on y fait recours préférentiellement. En effet, la racine mahara évoque l’idée d’une habile transaction et le mahr désigne donc soit le don que l’on remettait au père de la future, alors véritable valeur d’achat, soit à son représentant légal ou tuteur pratique qui n’a pas d’existence coranique, mais que le Droit comme l’Exégèse s’évertuent à introduire entre les lignes.

[7] Il ne serait pas moral de lui demander de céder son droit à une « libération avec largesse » ou de donner à son répudieur des biens propres dans le cas où elle en posséderait.

[8] On note effectivement que le verbe craindre n’est plus en ce segment au duel : « les deux craignent », mais au pluriel : « si vous craignez ». Ceci dénote que la question de savoir si le couple était en une situation permettant de déroger à la restitution du douaire nuptial a été soumise à une appréciation extérieure au couple, des arbitres. Cette évolution vers un règlement civil sera retrouvée en S4.V35 et S4.V128-130. Dans le même esprit, il est précisé en S65.V2 que la deuxième énonciation de répudiation doit être faite devant témoins, la répudiation devient un acte régulé au civil.

[9] Notre traduction est parfaitement littérale, elle précise que le « rachat » donc il est question est la part de douaire que le mari n’aura pas à lui restituer. L’Exégèse a interprété très différemment ce segment, cf.

[10] Injustes envers eux-mêmes et injustes envers les femmes dont ils ne respectent pas les droits.

[11] Nous avons démontré en note 1 de ce v229 que cette lecture était erronée

[12] Ce terme et ce concept ne sont pas coraniques, al–khul‘ est improprement traduit par divorce demandé par la femme, alors qu’il signifie reniement du mariage, ou du mari. Signalons l’unique emploi dans le Coran de la racine khala‘a : retirer, ôter : « …ôte tes sandales… », S20.V12.

[13] Cf. S65.V2 qui demande que la répudiation soit validée par deux témoins. Selon la même logique un mariage civil est envisagé, cf. v230 et 232 ; S4.V21.

[14] Deux hadîths sont connus, le premier rappelle que les femmes voulant se libérer par khul‘ ne sentiront pas l’odeur du Paradis. Le second les traite d’hypocrites. Qu’on se le dise !