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S2.V223-225 : « Vos femmes sont un champ pour vous, allez à vos champs comme bon vous semble…

Faites quelques avances pour vous-mêmes, craignez pieusement Dieu, sachez que vous Le rencontrerez. Et, avertis les croyants : [223] « Ne prenez point Dieu comme prétexte dans vos serments pour ne pas être vertueux, pieux, ou ne pas réconcilier les gens ; Dieu entend et sait parfaitement. [224] Dieu ne vous reprendra pas quant à vos serments à la légère, mais Il vous reprendra pour ce qu’auront acquis vos cœurs ; Dieu est Tout de pardon, Longanime. [225] » 

– La présentation de ce groupe de verset prend en compte le fait que le v223 doit être et se terminer sur ces mots « comme bon vous semble », car le segment ainsi déterminé s’inscrit d’évidence dans la logique du propos du v222, verset que nous avons analysé en l’article consacré à la supposée impureté rituelle des femmes. Par suite, à partir des termes « faites quelques avances pour vous-mêmes » débute un nouveau paragraphe traitant de la valeur des « serments », sujet constituant le préambule du long passage qui va être consacré au respect des engagements régissant la vie des couples.

– Voici donc pour rappel le v222 : « Et ils t’interrogent quant aux règles. Réponds : « C’est une indisposition. Écartez-vous donc des femmes durant les règles et ne les approchez qu’une fois qu’elles ne les ont plus. Et, lorsqu’elles se sont nettoyées, venez à elles comme Dieu vous l’a ordonné. » Certes, Dieu aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient. » Notre segment du v223 : « vos femmes sont un champ pour vous, allez à vos champs comme bon vous semble…» fait donc suite au propos suivant : « venez à elles comme Dieu vous l’a ordonné », c’est-à-dire en fonction des conditions que la Révélation vient d’édicter,[1]  à savoir : quand « elles n’ont plus » leurs « règles » et « qu’elles se sont nettoyées ». Rétrospectivement, il est confirmé que les deux ordres « écartez-vous/‘itazilû des femmes » et « ne les approchez pas/lâ taqrabû » sont euphémistiques et désignent sans ambiguïté l’interdiction de rapports sexuels,[2] l’on peut donc écarter tout lien avec la pratique de mise à l’écart physique des femmes lors de leurs règles dans le judaïsme. De plus, pour que ces deux ordres ne soient pas une répétition inutile, nous devons admettre que si le premier : « écartez-vous des femmes » interdit les rapports charnels, le second permet de comprendre que ce n’est pas que l’acte de pénétration qui est prohibé, mais aussi l’ensemble des activités sexuelles durant cette période : « ne les approchez pas ». Si tel n’avait pas été le cas, l’on aurait pu déduire de la seule interdiction du rapport vaginal que toutes autres pratiques étaient autorisées, y compris alors celles dites contre nature.[3]

– Ceci étant précisé, lesdits rapports sont à leur tour désignés par une métaphore devenue classique : « vos femmes sont un champ/ḥarth pour vous », v223, le mot ḥarth, comme le français champ, s’applique à toute terre apte à être cultivée, ensemencée. Cette image indique que par rapports sexuels il faille entendre l’acte pouvant potentiellement être fécondant et non pas que la finalité légale de l’acte sexuel ne serait que la reproduction. Le point de vue coranique diffère donc ici de celui du judaïsme et du christianisme. Le complément : « comme bon vous semble » est contingenté et ne peut donc pas signifier : comme vous voulez, c’est-à-dire suggérer que toute pratique sexuelle serait alors possible, mais : quand vous voulez, sous-entendu en dehors de la période qui vient de vous être interdite, puisqu’elle est de plus physiologiquement non fécondante. Par ailleurs, l’expression : « vos femmes sont un champ pour vous » qualifie visiblement ce qui est considéré comme la normalité ou l’usage référent selon les acteurs eux-mêmes,[4] l’homme en tant que cultivateur et la femme en tant que lieu de l’ensemencement. Cependant, l’incise  « allez à vos champs comme bon vous semble », qui elle émane de la Révélation, si elle se conforme en apparence à ce point de vue d’époque n’a à priori pour fonction que d’indiquer que tout rapport pénétrant qui ne saurait en soi être fécondant, acte dit contre nature, n’est pas pris en compte dans la définition coranique de la sexualité normale.

– Au final, cet unique passage relatif aux menstruations enseigne que, contrairement aux croyances communes aux religions abrahamiques, les règles ne sont pas un état d’impureté. Par conséquent, selon le Coran, la femme, non seulement n’est pas impure en soi, mais ne connaît pas de moment d’impureté lié à un phénomène physiologique normal : les règles mensuelles, lesquelles sont seulement décrites comme un épisode pouvant l’affecter physiquement : une « indisposition », v222. Du fait même de cette gêne momentanée, le Coran stipule que les hommes ne doivent pas les solliciter sexuellement durant la durée des menstrues. Les règles n’étant pas une impureté, les femmes n’ont pas à recouvrer un état de pureté en pratiquant un rituel de purification, il leur est uniquement demandé de se nettoyer correctement à la cessation de l’écoulement sanguin avant de reprendre une activité sexuelle normale. En ce verset, la seule interdiction supplémentaire énoncée concerne toute pratique sexuelle durant les menstruations. Enfin, il est notable que ne soit pas indiquée à cette occasion la suspension des pratiques rituelles pour les femmes, chose logique, puisqu’elles ne sont pas considérées à ce moment-là en état d’impureté.[5]

– L’Exégèse a investi ce passage en fonction de plusieurs thématiques propres au développement du Droit musulman post-coranique. De fait, il a été produit de nombreuses « circonstances de révélations »[6] divergentes, ce qui eut pour conséquence d’obscurcir le propos coranique, mais permit d’alimenter les axes canoniques voulus. Le premier, à partir de références fictives aux pratiques des juifs, cherche à induire le sens du segment « c’est une indisposition » afin de le mettre en conformité avec la Thora et la volonté des juristes de construire un système identique basé sur l’opposition pureté/impureté. Nous l’avons signalé, ce concept dogmatique n’a rien de coranique, mais ses applications sociétales intéressaient aussi les canonistes de l’Islam.[7] Le deuxième, à partir de divers hadîths et d’une opposition supposée à l’ostracisme frappant les femmes réglées dans le judaïsme, surinterprète le segment « ne les approchez » afin de limiter l’interdiction édictée par le Coran et d’autoriser toute pratique sexuelle autre que le rapport vaginal. Le troisième est en quelque sorte un dommage collatéral du second, et il fallut beaucoup interpréter le segment « comme bon vous semble » à partir de dires et de hadîths pour déterminer ce qu’était la conduite sexuelle normale et réfuter la pratique du coït anal, les propos contradictoires attribués à Ibn ‘Umar sont connus et illustrent bien la discussion. L’analyse littérale aura montré que l’ensemble de ces spéculations et développements propres à l’Islam opère au détriment de l’explicité du texte coranique.

– Comme annoncé en introduction structurelle, à partir des termes « faites quelques avances pour vous-mêmes », fin du v223, débute un nouveau paragraphe traitant de la valeur des « serments », ce en préambule d’un passage consacré au respect des engagements régissant l’institution matrimoniale. Il est donc ainsi rappelé que la nouvelle foi : « et avertis les croyants » requiert une grande sincérité : « craignez pieusement Dieu », car croire à Son message implique croire au Jugement Dernier et donc au fait que « vous Le rencontrerez » et que vos actes ici-bas servent d’ « avances pour vous-mêmes » ou contre vous-même, sachez que : « Dieu entend et sait parfaitement ». En ces perspectives, il n’est pas question de s’engager solennellement en invoquant Dieu : « ne prenez point Dieu comme prétexte[8] dans vos serments » sans avoir l’intention d’y être fidèle, c’est-à-dire « pour ne pas »[9] ensuite « être vertueux, pieux, ou de ne pas réconcilier les gens ».[10] Cette mise en garde ne concerne pas à l’évidence tous les jurements puisqu’il est précisé que « Dieu ne vous reprendra pas quant à vos serments à la légère » et, qu’en ce cas, Il est « Tout de pardon, Longanime ». Il est de l’habitude des gens de jurer de manières inconsidérées et futiles : bi-l–laghwi, serments faits à la légère, mais ce n’est point ici ce qui est visé. En effet, le thème est à la piété et à la vertu s’agissant de « réconcilier les gens », et ce, comme le confirmeront les versets à suivre, en lien avec la problématique des rapports hommes femmes au sein de l’institution matrimoniale : mariage et divorce. Nous retrouvons directement ces mêmes notions en des versets relatifs à la réconciliation des couples tels : S4.V128-130 ainsi qu’en S4.V35 au sujet des « arbitres » familiaux chargés de favoriser la « réconciliation ». Si la formulation : « mais Il vous reprendra pour ce qu’auront acquis vos cœurs » [11] est de principe générale, elle est aussi contextuellement conditionnée et évoque en premier lieu les intentions qui président au serment de mariage, « l’engagement solennel » mentionné en S4.V21. Maris et femmes, juges conjugaux, tous sont soumis à la même règle : la droiture des intentions, « ce qu’auront acquis vos cœurs », clef de voûte des relations de couple et de la régulation des conflits que la Révélation va apporter dans les versets à suivre. Nous verrons que le Coran réforme l’iniquité du patriarcat et indique les linéaments d’une évolution vers un mariage civil réglementé, mais, au préalable, il nous rappelle que, quelles que soient les lois, le mariage est un domaine où le serment est roi et la sincérité reine.

Dr al Ajamî

[1] Il est donc erroné de comprendre « comme Dieu vous l’a ordonné » comme signifiant : de la manière dont Dieu aurait ordonné la sexualité, soit expressément, soit par naturalité.

[2] L’on peut aussi observer que le texte dit : ‘itazilû fî–l–maḥîḍ et non pas ‘itazilû ‘an–il–maḥîḍ. La première formulation signifie tenez-vous à l’écart durant les règles, la seconde pouvant signifier tenez-vous à l’écart des règles, c’est-à-dire pour certains lexicologues du lieu des règles, le vagin, ce qui est donc erroné.

[3] C’est donc à contre-coran que certains hadîths, bien qu’ils soient dits authentifiés, accuseront le Prophète de jeux sexuels avec ses épouses lors de leurs règles…

[4] Ceci du fait même qu’il soit précisé « pour vous/la-kum ». Il s’agit donc là d’un constat conforme à la vision des Arabes au temps de la Révélation et non d’une affirmation coranique, l’acquiescement coranique réside dans le syntagme : « allez à vos champs comme bon vous semble ».

[5] De nombreux interprètes ont pensé qu’il fallait alors induire herméneutiquement le sens, aussi ont-ils commenté l’expression « et qu’elles se sont nettoyées » par : « et qu’elles se sont purifiées, c’est-à-dire dès qu’elles sont en état d’accomplir la prière rituelle. » Ceci est d’autant plus remarquable que deux versets établissent par ailleurs les situations conditionnant l’impossibilité de prier pour des raisons rituelles : S4.V43 et S5.V6, aucun ne mentionne les menstruations, de même pour les versets relatifs au jeûne. Plus précisément encore, aucun verset ne fait allusion à l’existence d’un état d’impureté, tant pour la femme que pour l’homme. Ceci illustre pleinement que les processus de construction de l’Islam ont par mimétisme fortement judaïsé l’interprétation du Coran, cf. : L’Impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam.

[6] Pour notre critique méthodologique, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstances ? asbâb an–nuzûl

[7] En effet, l’Islam, à l’image des autres religions de la région, a en partie fondé en religion la supériorité de l’homme et l’exclusion-infériorité de la femme sur le raisonnement suivant : la femme a des règles, les règles sont impures, cet état d’impureté l’éloigne périodiquement du rituel, donc cela la rend inapte au sacré : rabbinat, prêtrise, imamat, et, par extension, inapte au pouvoir, à la gouvernance. Rappelons qu’un célèbre hadîth, malheureusement attribué au Prophète selon al Bukhârî, officialise l’infériorité intellectuelle et religieuse de la femme…

[8] C’est-à-dire n’invoquez pas Son Nom pour donner de la valeur à vos affirmations. Nous avons traduit l’hapax ‘urdatan par prétexte, car il signifie ordinairement, but, intention, projet, objet de, sujet de, propositions qui présupposent toutes une intention, laquelle dans le contexte est négative, d’où nôtre : prétexte.

[9] Le texte arabe comporte ici une ellipse de la négation «  » : il est dit an tabarrû, etc. [litt. que vous soyez pieux] au lieu de an lâ tabarrû [litt. que vous ne soyez pas pieux], le contexte est assez clair pour que la négation soit comprise, mais nous verrons en S47.V35 que ces particularités syntaxiques propres au style coranique ont pu être exploitées à des fins malveillantes.

[10] Une ligne de sens plus dure est possible : ne prenez pas Dieu à témoin alors que vous avez l’intention de trahir vos engagements, mais le propos et la tonalité du v225 ne la soutiennent guère.

[11] Par « ce qu’auront acquis vos cœurs », l’on entend : ce que vous aurez eu comme mauvaises intentions lors du serment. Le propos de ce verset se distingue de celui de S5.V89 relatif au fait de ne pas respecter l’engagement pris alors même que l’on avait sincèrement l’intention de l’accomplir, en ce cas il est prévu un rachat à titre de purification morale et spirituelle.  En notre verset, l’intention est dès l’origine faussée et l’expression employée « Il vous reprendra pour ce qu’auront acquis vos cœurs », c’est-à-dire antérieurement, diffère de celle de S5.V89 : « Il vous reprendra pour les serments que vous aurez contractés». L’Exégèse a le plus souvent négligé la nuance afin d’établir des règles casuistiques en matière de serments.